Premier manifeste de l’Ontologie Relationnelle Radicale

De quoi l’écologie est-elle le nom ?

L’Ontologie Relationnelle Radicale n’est pas née depuis une tour d’ivoire théorique, mais depuis l’observation quotidienne des relations humaines, économiques, affectives, numériques et écologiques.

Elle est née dans les marchés de plantes rares, les réseaux sociaux, les relations affectives, les contradictions écologiques, les logiques économiques contemporaines, les images numériques, les récits amoureux et les formes d’inertie qui traversent nos sociétés.

J’ai longtemps réfléchi à ma légitimité de parler de philosophie — sans parcours universitaire, en tant qu’un artiste, ou une collectionneuse de plantes tropicales. Dans un monde où on cherche à tout standardiser, une pensée peut-elle aussi émerger depuis une trajectoire non standardisée ?

Ces désignations disent déjà quelque chose : elles sont elles-mêmes des attributions relationnelles, pas des essences. Ce que je suis dépend des relations dans lesquelles je me trouve — comme la plante qui devient spécimen, marchandise ou symbole de désir selon le milieu qui la traverse.

Cette question de légitimité est elle-même un symptôme de ce que l’ORR analyse : un système qui ne reconnaît la pensée que lorsqu’elle emprunte ses propres chemins ? Mais l’ORR n’est pas née malgré cette trajectoire. Elle en est le produit direct.

Aujourd’hui j’ai décidé de franchir le pas.

Tout a commencé à partir d’une plante.

C’est cette plante qui poussait silencieusement dans une jungle tropicale, loin de l’homme, loin du marché. Pendant des siècles, elle n’avait ni nom commercial, ni valeur marchande, ni statut de rareté. Elle appartenait seulement à son milieu — l’humidité, les insectes, les champignons, la lumière, la compétition végétale, la décomposition organique.

Puis un jour, on l’a découverte. Elle a été déplacée.

Elle est entrée dans des collections publiques comme un spécimen. Elle est entrée dans une collection privée comme une plante rare. Elle est apparue sur les réseaux sociaux, elle a évoqué du désir. Elle est devenue un sujet de spéculation. Elle est entrée dans un laboratoire de culture tissulaire comme des souches à multiplier. Puis elle est apparue dans la grande distribution comme une marchandise de consommation — « accessible à tous ».

Pourtant, elle restait la même plante. La même génétique.

Ce n’était pas la plante qui changeait. C’étaient les relations autour d’elle qui produisaient de nouvelles réalités d’elle.

Si une plante est ainsi — alors les autres existences ?

À force de voir ces transformations se répéter, ma perception a commencé à se déplacer sur un spectre plus large. Les relations ne me semblaient plus secondaires. Elles transformaient profondément ce que les choses devenaient : la rareté, la valeur, le désir, le statut, la perception — jusqu’à la manière dont le vivant apparaissait socialement.

Et si les relations transformaient bien plus que de simples connexions entre les existences ?

Et si la relation n’était pas seulement ce qui relie — mais aussi ce qui transforme ?

C’est depuis cette question que l’écologie m’est apparue autrement.

Si l’idée que « écologie » émerge comme réponse relationnelle à une accumulation de tensions produites par notre modèle lui-même — alors l’écologie n’est plus une idéologie. Elle devient un symptôme civilisationnel.

Avant, pendant longtemps, le système n’a pas réagi parce que les conséquences restaient relationnellement lointaines. Tant que la disparition des insectes ne touchait pas directement la santé, l’alimentation, l’eau, l’économie ou le confort humain, elle restait invisible socialement — malgré les alertes scientifiques.

Puis progressivement, les relations se sont reconnectées : la disparition des pollinisateurs, l’effondrement des chaînes alimentaires, la résistance des champignons aux fongicides, la contamination des eaux, la chute des oiseaux insectivores, les impacts agricoles.

Avant, les pare-brise étaient couverts d’insectes. Maintenant, presque plus rien.

Et soudain, l’écologie a cessé d’être un sujet abstrait ou moral. Elle est devenue une question de survie systémique.

Le terme « écologie » est apparu bien avant l’intensification de notre conscience écologique contemporaine. Son émergence n’est pas un hasard du langage — c’est le symptôme d’une transformation historique plus profonde.

Il surgit à un moment où les sociétés industrielles commencent à modifier massivement leurs relations avec le vivant : extraction des ressources naturelles, industrialisation, expansion énergétique, accélération des capacités techniques de production.

À partir de la Révolution industrielle, l’humanité ne transforme plus seulement son environnement. Elle transforme les conditions mêmes de sa propre existence. Les relations entre les humains, les ressources, les territoires, les espèces vivantes et les systèmes économiques changent brutalement d’échelle.

Le biologiste allemand Ernst Haeckel introduit le terme « écologie » au XIXᵉ siècle pour désigner l’étude des relations des organismes avec leur milieu. Mais derrière cette définition scientifique apparaît déjà quelque chose de plus vaste : la nécessité de penser les interdépendances produites par un monde industriel en transformation accélérée.

Pourtant, pendant longtemps, ces transformations restent perçues comme les signes d’un progrès. Les tensions produites par ce modèle demeurent encore largement invisibles, éloignées ou fragmentées dans la perception collective.

Le terme « écologie » émerge alors progressivement comme une tentative de rendre visibles ces relations devenues trop complexes, trop vastes ou trop destructrices pour rester imperceptibles.

L’écologie n’apparaît donc pas uniquement comme une idéologie ou une discipline scientifique. Elle apparaît comme une réponse relationnelle à un état croissant de tension entre le développement humain et les conditions du vivant dont il dépend lui-même.

Si l’écologie apparaît comme le symptôme d’une tension structurelle, alors réduire cette question à une responsabilité individuelle devient profondément insuffisant.

Est-ce qu’une économie compensatoire de greenwashing est suffisante ?

Est-ce que le développement technologique est une réponse suffisante — si ce n’est pas pour accélérer davantage la dégradation environnementale ?

Sommes-nous arrivés à un point de saturation sur des questions fondamentales qui ne trouvent pas de réponses convaincantes ?

Pendant longtemps, on a considéré l’éco-anxiété comme une fragilité psychologique individuelle, ou une sensibilité excessive face à l’écologie. Mais si on la regarde sous un autre angle : l’éco-anxiété n’apparaît plus seulement comme une peur irrationnelle du futur. Elle peut aussi être comprise comme un symptôme relationnel d’un état de saturation contemporain.

À mesure que les tensions écologiques deviennent visibles — dans les catastrophes climatiques, les pollutions invisibles, l’effondrement du vivant, les crises énergétiques — la séparation perceptive entre le confort moderne et ses conséquences commence à se réduire.

Ce qui était autrefois lointain, abstrait ou absorbé par les mécanismes de compensation réapparaît progressivement dans les affects individuels.

L’éco-anxiété devient alors moins une pathologie isolée qu’une manifestation psychique des tensions produites par notre propre modèle civilisationnel.

Aujourd’hui, on n’a jamais été aussi informé des impacts de notre modèle économique sur les écosystèmes. La question écologique n’a jamais parlé avec une telle intensité historique. Les micro-plastiques sont partout — dans nos sols, dans nos assiettes, dans nos corps, dans nos récits économiques, dans nos infrastructures, dans nos rythmes industriels, jusque dans nos formes d’épuisement collectif.

Une épidémie qui commence à l’autre bout de la planète finit par notre propre confinement. Les guerres géopolitiques finissent par faire augmenter le prix de notre caddie.

Ce qui semblait lointain revient dans l’intime.

Pourquoi continue-t-on dans un schéma destructeur tout en connaissant les dangers réels ?

Parce que nos infrastructures sont construites sur un modèle économique de croissance infinie dans un monde de ressources limitées.

Parce que notre confort de consommation suit une temporalité industrielle d’extraction.

Parce que les intérêts financiers dépassent les individus, dépassent la politique, dépassent les frontières.

Parce que nos récits culturels nous maintiennent dans cette inertie relationnelle.

Quel chemin doit-on prendre ? Continuer dans cette inertie — ou envisager un autre possible avant l’effondrement total de nos propres conditions de vie ?

Pour cela, une autre manière perceptive serait-elle nécessaire ?

L’Ontologie Relationnelle Radicale est une pensée née à l’intérieur de son époque. Elle est le produit de mes questionnements autant que des tensions relationnelles de notre temps. Elle ne s’échappe pas à sa propre loi — elle est elle-même une production relationnelle, née précisément là où les tensions de notre époque sont devenues impossibles à ignorer.

Chaque époque produit ses propres systèmes de pensée pour répondre à ce qu’elle ne peut plus ignorer.

Les anciens récits ne suffisent plus à contenir les tensions de notre époque.

Il est temps de reconstruire de nouveaux récits — du vivant, du progrès, du désir, de l’économie et de notre manière d’habiter le monde.

Aujourd’hui, je me suis autorisée à faire le philosophe.

Note : Ontologie Relationnelle Radicale — « Radicale » signifie aller à la racine des relations qui produisent les existences. Le choix du mot « existence » plutôt qu’« être » est volontaire.

Caroline Shi

mai 2026