La fatigue contemporaine

Avr 1, 2026 | Uncategorized | 0 commentaire

Un texte pour penser autrement la fatigue que nous ressentons aujourd’hui.

Aujourd'hui, on vit majoritairement un rythme de vie comme “métro, boulot, dodo”, “supermarché, télé-réalité, réseaux sociaux”… des train-train quotidiens. Différents d’une manière, mais quelque part très semblables. Les mêmes routines qui se répètent jour après jour, sans forcément qu’on s’y arrête vraiment.

C’est dans ce contexte que la fatigue contemporaine est devenue une expérience largement partagée. Elle traverse les âges, les milieux, les professions. On la décrit comme du stress, une surcharge mentale, un manque de repos. Ces explications ne sont pas fausses, mais elles me semblent insuffisantes pour saisir l’ampleur du phénomène. Elles individualisent ce qui relève peut-être d’un déséquilibre plus profond.

Car une question persiste : pourquoi cette fatigue est-elle devenue si diffuse, presque structurelle ?

Ce que l’on nomme communément une “perte de sens” est souvent avancé pour y répondre. Pourtant, cette expression reste floue. Elle laisse penser que le sens serait une substance qui disparaît. Mais le sens n’est pas une donnée autonome. Il ne préexiste pas à nos actions : il émerge toujours de la relation.

Le sens apparaît lorsque nous sommes capables de percevoir des liens : entre une action et ses effets, entre un geste et sa transformation, entre un effort et une conséquence. Il dépend de la lisibilité de ces relations. Lorsque celles-ci deviennent floues, fragmentées ou invisibles, ce que nous appelons le “sens” cesse d’être perceptible.

Cette intuition trouve aujourd’hui des échos dans les neurosciences. Le fonctionnement du cerveau est étroitement lié au système de récompense, en particulier aux circuits dopaminergiques impliquant le striatum, le cortex préfrontal et le système mésolimbique. La dopamine n’est pas seulement liée au plaisir : elle joue un rôle central dans l’anticipation, l’engagement et la mise en action.

Or, ces circuits s’activent de manière optimale lorsque l’on peut percevoir une relation claire entre une action et un résultat. Lorsque cette relation est absente ou peu lisible — tâche jugée arbitraire, effet différé, utilité incertaine — l’activation dopaminergique diminue. L’élan ne se produit pas.

Ce phénomène est particulièrement visible dans certains profils comme le TDAH, parfois décrit comme un “interest-based nervous system”, où l’engagement dépend fortement de la perception d’intérêt, de nouveauté ou de sens. Mais au-delà de ces cas, il révèle un principe plus général : le cerveau humain ne se mobilise pas durablement face à l’abstraction pure. Il a besoin de relations perceptibles.

Dans les sociétés contemporaines, une grande partie de nos activités se déroule précisément dans des environnements où ces relations deviennent invisibles. Les actions sont médiées par des interfaces, les processus fragmentés, les effets déplacés dans des chaînes complexes. Nous agissons sans voir ce que nos actions produisent réellement.

Cette transformation modifie profondément notre rapport au réel.

Le cerveau ne fonctionne pas uniquement sur la base de la contrainte ou de la volonté. Il dépend de sa capacité à percevoir des dynamiques, des continuités, des transformations. Lorsque ces éléments disparaissent, une forme de désactivation s’installe. L’engagement diminue, l’énergie se retire. Ce phénomène est souvent interprété comme un manque de motivation. Il pourrait être compris autrement : comme une réponse à une rupture des relations perceptibles.

Cette rupture ne concerne pas uniquement le travail. Elle s’inscrit dans une transformation plus large : la séparation progressive entre l’humain et le vivant.

Les cycles naturels — croissance, saisonnalité, transformation des matières — deviennent de moins en moins visibles. Les objets circulent sans origine perceptible. Les processus sont externalisés, optimisés, dissimulés. Le monde se simplifie en apparence, mais se vide de ses relations.

Or, le vivant humain s’est construit dans un environnement où les relations étaient directement observables : agir, voir, ajuster. Ces boucles perception–action sont essentielles à l’engagement cognitif. Lorsqu’elles disparaissent, une forme d’inertie apparaît. Non pas une incapacité, mais un retrait.

Dans cette perspective, la fatigue contemporaine peut être interprétée autrement. Non pas seulement comme une surcharge individuelle, mais comme le symptôme d’une désorganisation des relations entre l’humain, ses activités et le vivant.

Ce que nous appelons fatigue pourrait être, en partie, une perte de lisibilité des relations.

À l’inverse, certaines situations rendent immédiatement perceptible la relation entre une action et ce qu’elle produit.

La question change alors de nature. Il ne s’agit plus uniquement de retrouver de l’énergie, mais de rétablir des conditions dans lesquelles le sens peut émerger. Autrement dit, de recréer des situations où les relations redeviennent perceptibles, où les actions retrouvent une continuité, où le monde cesse d’être abstrait pour redevenir lisible.

Dans cette perspective, la fatigue n’apparaît plus comme un défaut individuel à corriger, mais comme un signal. Un indicateur que quelque chose, dans l’organisation de nos relations au réel, s’est rompu — et demande à être repensé.

Cette lecture trouve aujourd’hui des échos dans plusieurs champs de recherche, notamment en neurosciences et en psychologie cognitive. Plusieurs travaux en neurosciences et en psychologie cognitive permettent d’éclairer les mécanismes évoqués dans cet article :

  • Les recherches sur le système dopaminergique montrent que la dopamine joue un rôle central dans la motivation, l’anticipation et l’engagement dans l’action, en particulier via les circuits mésolimbiques (Berridge & Robinson, 1998 ; Schultz, 1997). 
  • Les études sur le TDAH mettent en évidence un fonctionnement dit interest-based, dans lequel l’activation dépend fortement de l’intérêt, de la nouveauté ou de la signification perçue de la tâche (Barkley, 2015). 
  • Les travaux sur l’“impuissance apprise” (learned helplessness) montrent que l’absence perçue de lien entre action et résultat peut entraîner un désengagement progressif (Seligman, 1975). 

Ces recherches convergent vers une idée commune : la motivation humaine dépend étroitement de la perception de relations entre action, effet et environnement.

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