Lionel Sabatté : Matière charnelle et présence invisible 

Mar 29, 2026 | Uncategorized | 0 commentaire

Le travail de Lionel Sabatté est souvent décrit à partir des matériaux qu’il utilise : poussière, cendres, cheveux, résidus. Cette description, bien que juste, reste insuffisante. Elle maintient l’œuvre dans une lecture matérielle, là où se joue en réalité une question beaucoup plus profonde : celle de l’apparition.

Car ces matériaux ne sont pas neutres. Ils ne sont pas non plus des restes au sens d’une matière morte ou insignifiante. Ils sont issus du vivant. La poussière, en particulier, est composée de fragments de corps, de fibres, de peaux, de traces accumulées. Elle est produite par des passages, des frottements, des circulations. On pourrait alors parler d’une matière charnelle — une matière profondément liée à la présence humaine — mais dont la visibilité a disparu.

Lorsque Sabatté récupère de la poussière dans un lieu comme la station de Châtelet – Les Halles, traversée chaque jour par des centaines de milliers, voire un million de voyageurs, il ne prélève pas un simple dépôt. Il prélève une matière issue du monde en circulation. Une matière façonnée par des flux humains continus, par des trajectoires anonymes, par une multitude de présences qui ne laissent habituellement aucune trace perceptible.

Mais l’œuvre ne commence pas au moment où la forme apparaît. Elle commence déjà dans ce geste initial : aller chercher, ramasser, déplacer cette poussière du monde. Ce geste n’est pas un prélèvement neutre. Il constitue déjà une première opération artistique, une première reconfiguration. La matière est arrachée à son invisibilité quotidienne, extraite de son flux, et mise en condition d’apparaître. Avant même toute mise en forme, quelque chose est déjà en train de se produire.

Et pourtant, cette matière ne se voit plus. Non pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle a changé de régime de visibilité. Elle est devenue fond, résidu, bruit. Elle est là sans apparaître.

Le geste de Sabatté ne consiste pas à transformer cette matière, mais à la réinscrire dans un autre contexte, où elle redevient une présence qu’on ne peut plus ignorer. Il ne crée pas à partir de rien. Il déplace. Et dans ce  déplacement, quelque chose se produit : ce qui était devenu imperceptible retrouve une existence.

Lionel Sabatté: Matière charnelle et présence invisible

Dans ces images, l’artiste Sabatté devient presque imperceptible, tandis que la matière qu’il a rendue visible prend toute sa présence.

Ce travail d’intensité fait réapparaître ce qui avait cessé d’apparaître.

Il ne s’agit pas d’une opération symbolique, ni d’une simple esthétique du déchet. Ce qui se joue ici est plus direct, plus physique. En tant qu’artiste, on peut sentir dans ces œuvres une relation très particulière à la matière. Ce n’est pas une matière que l’on impose, mais une matière avec laquelle on entre en relation. Les doigts ne la contraignent pas, ils l’accompagnent. Ils suivent ses variations, cherchent ses équilibres, répondent à ses manques. La forme n’est pas projetée à l’avance : elle émerge d’un dialogue.

Mais cette relation ne concerne pas seulement la matière. Elle concerne aussi le regard porté sur elle. Car ce qui caractérise profondément le travail de Sabatté, c’est l’attention accordée à ce qui est habituellement considéré comme négligeable. Ce que l’on appelle “rien” — poussière, résidu, reste — devient ici le point de départ.

L’intention portée sur ces “riens” constitue un geste majeur. Non pas un geste spectaculaire, mais un geste profondément humain : celui de prêter attention, de s’arrêter, de considérer ce qui ne mérite habituellement aucun regard. Cette attention n’est pas un supplément poétique. Elle est un élément premier de la démarche. Sans elle, rien n’apparaît.

Ce déplacement du regard est au cœur de l’œuvre. Il ne s’agit pas d’ajouter du sens à la matière, mais de rendre perceptible ce qui, en elle, était déjà là.

Ce dialogue révèle une dimension essentielle du travail de Sabatté : la matière n’y est jamais isolée. Elle est toujours déjà traversée par des relations — biologiques, humaines, environnementales, sociales. La poussière, les cheveux, les résidus ne sont pas des éléments pauvres. Ils sont des condensations de relations. L’œuvre devient alors le lieu où ces relations, habituellement invisibles, réapparaissent.

On parle souvent de transformation à propos de son travail. La notion de transformation est souvent mobilisée pour décrire ce travail, mais elle ne permet pas d’en saisir toute la portée. Il ne s’agit pas tant de transformer que de reconfigurer. La matière ne change pas de nature ; elle change de place, de contexte, de régime perceptif. Et c’est ce déplacement qui produit la forme.

À travers ces œuvres, on perçoit aussi une manière d’être au monde. Une attention portée à ce qui est là, sans hiérarchie. Une capacité à accueillir ce qui est généralement négligé, invisibilisé, relégué à l’arrière-plan. Le travail ne consiste pas à représenter le monde, mais à habiter les relations qui le constituent.

Ce que révèle finalement le travail de Lionel Sabatté, c’est que ce que nous appelons “rien” n’est jamais rien. C’est simplement quelque chose que nous ne voyons plus.

Et l’œuvre, dans ce contexte, n’est pas une transformation de la matière, mais une opération de visibilité : elle rend perceptible une présence qui, jusque-là, ne faisait plus surface.

Au fond, ce travail montre que la matière n’est jamais première — ce sont les relations qui la rendent visible.

Caroline Shi

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