La peur de l'incertitude

La peur de l’incertitude : au commencement de l’aventure égarée

Juin 21, 2026 | Essai, THÉORIE | 0 commentaire

À quel moment l’humain a-t-il acquis la peur de l’incertitude ?

On ne le saura peut-être jamais. 

Mais nous savons ce qu’il en a fait. 

Il en a fait des dieux.

Il en a fait des chefs.

Il en a fait des frontières.

Il en a fait des propriétés.

Il en a fait des armées.

Il en a fait des empires.

Il en a fait des marchés.

Il en a fait des machines.

Il en a fait des intelligences artificielles.

Il en a fait une civilisation entière du contrôle.

La question n’est peut-être pas de savoir quand la peur est née.

La question est de comprendre pourquoi nous avons bâti des civilisations entières pour ne pas la regarder en face.

Avant de naître, l’être est contenu dans une relation. Il a été porté.

Après la naissance, il cherche la continuité de cette relation.

Il ne vient pas au monde comme un individu séparé, mais comme un être arraché à une continuité première, qui cherche immédiatement à retrouver un lien capable de le porter.

Nous ne naissons pas de la séparation.

Nous naissons d’une continuité rompue, puis cherchée.

Naître, ce n’est pas entrer seul dans le monde. C’est passer d’une relation contenante à une relation à retrouver.

La peur de l’incertitude pourrait commencer précisément dans cette rupture. Non pas comme une faute, mais comme une condition du vivant sensible : être né, c’est être exposé. Et chercher la relation, c’est chercher une manière de rendre cette exposition habitable.

Lorsque cette continuité de lien est suffisamment rassurée, l’être peut habiter l’incertitude. Lorsqu’elle est blessée ou refusée, l’incertitude devient menace. Et là où la relation ne suffit plus à rassurer, le contrôle peut apparaître comme une fausse protection.

Le paradoxe de l’être humain

Toute l’aventure humaine pourrait se lire ainsi : une espèce née de la relation, blessée par l’incertitude, qui a inventé mille formes de langage pour retrouver le lien — tout en construisant des systèmes de domination qui l’en éloignent.

Nous avons bâti des empires sur la séparation, mais nous avons inventé les langues pour ne pas mourir seuls.

Nous passons notre vie à tenter de nous faire comprendre. Ce besoin n’est pas seulement un désir de clarté ; il est une demande de relation. Être compris, c’est sentir qu’un autre reçoit quelque chose de nous, qu’un pont se forme entre notre monde intérieur et le monde extérieur. La parole devient alors une tentative d’apaisement : elle cherche à transformer l’incertitude du lien en présence partageable.

Même la recherche de l’incompris est une tentative de relation. Ce que nous ne comprenons pas nous appelle. Nous cherchons à nommer l’invisible, à approcher l’indicible, à donner forme à ce qui nous échappe. Parler, écrire, créer, expliquer - et jusque dans notre recherche d’autres présences dans l’univers : autant de manières de frapper doucement à la porte du monde pour savoir si quelqu’un nous répond.

L’humanité a rompu le lien par la domination, mais elle n’a jamais cessé de chercher ce qu’elle avait perdu. Elle a inventé les langues pour se rejoindre, les récits pour ne pas se perdre, les dieux pour habiter la mort, la philosophie pour comprendre l’incertitude, l’art pour rendre partageable l’invisible, la politique pour organiser la coexistence, la science pour interroger le réel. 

Toute civilisation(1) est peut-être traversée par cette contradiction : elle détruit la relation par le contrôle, puis consacre son génie à tenter de retrouver le lien qu’elle a elle-même rompu.

Le vivant s’oriente par la relation

Les récits sont peut-être nos boussoles de remplacement : là où le vivant s’oriente encore par relation, l’humain raconte pour ne pas se perdre.

Enfant, j’étais fascinée par les pigeons voyageurs. Je pouvais les distinguer individuellement en plein vol, parfois même au bruit de leurs battements d’ailes. Ce qui me bouleversait, sans que je sache encore le nommer, c’était leur capacité à retrouver leur maison. Ils ne revenaient pas par calcul abstrait, mais par une intelligence relationnelle du monde : le ciel, les odeurs, les sons, les champs invisibles, la mémoire du lieu.

Je comprends aujourd’hui que cette fascination n’était pas un simple souvenir d’enfance. Elle contenait déjà une intuition fondamentale : un vivant n’habite pas le monde en le dominant, mais en s’y orientant. Il survit par relation.

L’aventure humaine s’est peut-être égarée lorsqu’elle a commencé à confondre puissance et orientation, contrôle et sécurité, domination et intelligence. Nous avons développé des instruments pour mesurer le monde, mais nous avons perdu une partie de notre capacité à le sentir et à l’écouter.

La peur fait de nous des êtres vivants

Naître, c’est entrer en relation avec le monde.

Naître, c’est connaître. 

Avant la naissance de ma fille Emma, j’ai commencé à lire sur les comportements des bébés. Je voulais comprendre ce qui se joue au commencement d’une vie humaine.

C’est ainsi que je suis tombée sur Harlow(3), et sur l’ombre plus froide de Watson(4).

D’un côté, une pensée qui croyait pouvoir fabriquer l’autonomie par la distance, presque par le dressage affectif.

De l’autre, la découverte bouleversante qu’un petit être vivant ne cherche pas seulement à être nourri : il cherche le contact, la chaleur, la continuité d’une présence.

Cette découverte n’a jamais cessé de travailler ma pensée.

 Car elle disait déjà quelque chose que notre civilisation refuse encore d’entendre : le vivant ne devient pas fort en étant abandonné à lui-même. Il devient habitable par la relation.

Si un enfant privé de sécurité affective peut développer des symptômes profonds, que devient une civilisation entière construite sur l’insécurité, la concurrence, la peur du déclassement, la peur du manque, la peur de l’autre, la peur de perdre sa place ?

Elle développe des symptômes collectifs : domination, accumulation, propriété défensive, exploitation, violence, extraction, technoscience de contrôle.

La domination est peut-être le symptôme collectif d’une humanité qui n’a jamais appris à être rassurée par la relation. 

Les expériences de Harry F. Harlow sur les bébés macaques rhésus m’ont fait beaucoup réfléchir avant même de devenir maman.  Une évidence dérangeante aux yeux de tout le monde : un petit être sensible ne se construit pas seulement par la nourriture, mais par la sécurité affective, le contact, la chaleur et la présence rassurante.

Mais ces expériences elles-mêmes portent déjà leur blessure : elles révèlent la nécessité de la relation par un geste qui rompt la relation. Elles montrent ainsi, dans leur méthode même, le paradoxe d’une civilisation capable de comprendre le vivant en lui faisant violence.

Ces expériences montrent que la peur ne surgit pas simplement comme une réaction extérieure au danger. Elle peut devenir structurante lorsque le lien sécurisant fait défaut. Là où la relation ne rassure plus, l’être vivant se désorganise, se replie, développe des comportements de détresse.

Harlow révèle ainsi quelque chose de fondamental : la vulnérabilité n’est pas une faiblesse secondaire du vivant, elle est au cœur même de sa construction. Un être vivant naît dans la dépendance relationnelle. S’il n’est pas accueilli, porté, rassuré, cette dépendance peut se transformer en peur profonde.

C’est peut-être là l’un des points de départ de mon hypothèse : la peur de l’incertitude n’est pas seulement une peur intellectuelle face à l’inconnu. Elle peut être comprise comme une insécurité relationnelle première. Et lorsque cette peur n’est pas reconnue, elle cherche des formes de protection : le contrôle, la possession, la domination.

Quelque part dans les couches anciennes de notre corps sensible, les émotions se voisinent. La peur, l’attachement, la fuite, l’agression, le besoin de sécurité ne sont pas des abstractions : ce sont des réponses vivantes à l’exposition.

Les récits de domination

Face à la mort, à l’incertitude et à l’incompréhensible, l’humain n’a pas seulement inventé des outils : il a aussi inventé des récits. Ces récits pouvaient accompagner la peur, donner forme à l’existence, relier les vivants autour d’un sens commun. Mais ils pouvaient aussi transformer la peur en faute.

Ève, pauvre Ève. On l’a faite naître d’une côte, puis on lui a fait porter le chapeau et le monde. Femme de désir, femme de connaissance, elle devient le visage commode d’une peur que cette humanité ne veut pas reconnaître : la peur de la finitude.

Adam reçoit l’origine ; Ève reçoit la faute. Elle vient de lui, mais c’est elle qu’on accuse. Dans cette scène, toute une civilisation du déni commence à prendre forme.

Ensuite vient Marie.
Marie, elle aussi, n’avait rien demandé.

On l’érige en réparation de cette calomnie, mais sans jamais la défaire. Après Ève coupable, il fallait une femme pure. Après la femme du désir, il fallait la femme sans désir. Après celle qui aurait fait tomber l’humanité, il fallait celle qui devait la sauver par l’obéissance, la maternité et la grâce.

Mais cette réparation est une autre séparation.

Marie ne libère pas le féminin : elle le sanctifie à condition de l’éloigner du corps, du désir, de la faute, de la colère, de la liberté. Elle devient une femme idéale, pure, maternelle, silencieuse, pendant qu’Ève reste chargée du poids de la chute.

Entre Ève et Marie(6), le féminin n’est pas réconcilié. Il est coupé en deux : d’un côté la femme coupable, de l’autre la femme sanctifiée. D’un côté le désir qui fait peur, de l’autre la pureté qui rassure.

Et dans cet écart, toute une civilisation apprend à regarder les femmes non comme des êtres vivants entiers, mais comme des symboles à contrôler.

Le péché originel apparaît alors comme l’un des grands récits de déplacement : au lieu de reconnaître la vulnérabilité humaine devant la finitude, il dépose la faute sur la femme. La religion peut alors produire le déni comme référence sacrée : elle transforme la peur de la mort, du désir et de l’incertitude en récit d’obéissance.

Deux mille ans plus tard, cette vieille architecture n’a pas entièrement disparu. Elle continue de murmurer dans les injonctions faites aux filles : sois sage, sois douce, sois pure, sois obéissante. Comme si le féminin devait encore rassurer le monde en renonçant à sa propre totalité.

Le corps des femmes fut l’un des premiers territoires symboliques de cette séparation. Le reste du vivant en devint l’immense prolongement.

L’écologie, un instinct retrouvé

Nous avons construit une civilisation sur notre séparation imaginaire d’avec le reste du vivant.

Si notre corps nous rappelle que nous sommes constitués d’eau, d’air, de minéraux et de microbes connectés au monde extérieur, pourquoi notre esprit s’en éloigne-t-il de plus en plus ?

La prise de conscience écologique est probablement l’éveil de notre instinct de survie. Elle commence par une reconnaissance de la peur : peur de perdre les conditions mêmes de l’habitabilité. Mais notre époque oppose à cette peur une immense mauvaise foi(5) collective. Nous savons, mais nous faisons comme si nous ne savions pas. Nous savons que le modèle d’extraction  détruit le vivant global, mais nous continuons à croire que quelques gestes individuels suffiront à sauver un monde que la structure même du marché rend inhabitable.

L’écologie commence là où la mauvaise foi cesse : quand l’humanité accepte enfin de reconnaître sa peur de mourir avec le monde qu’elle détruit.

La peur n’était pas une faiblesse, mais le signal vital d’un monde devenu inhabitable. 

L’écologie, c’est peut-être l’instinct le plus ancien du vivant qui remonte à la surface de notre inconscience collective.

Mais reconnaître cette peur ne suffit pas. Encore faut-il ne pas la laisser devenir une nouvelle prison.

Une autre aventure désirable

La peur fait de nous des êtres vivants.

La manière dont nous la traversons fait de nous des humains. 

Il ne suffit pas de comprendre au commencement de quelle peur l’aventure humaine s’est égarée. Il ne suffit pas de dénoncer les systèmes de domination, de contrôle, d’extraction et de déni qu’elle a produits. Si l’on remplace une peur par une autre peur, on ne fait que prolonger la même logique. On ne sort pas d’une civilisation de la peur par la peur.

Si la peur était là depuis notre première inspiration dans ce monde, pourquoi ne pourrions-nous pas l’embrasser ?

Embrasser cette peur du bébé nouveau-né, arraché aux entrailles de sa mère. 

Car cette peur n’est pas seulement destructrice. Elle peut aussi être féconde. 

Elle nous pousse à chercher l’autre, à nouer des liens, à aimer, à nous attacher, à nous entraider. C’est toujours la même peur : la peur d’être exposé, de perdre, de mourir, de ne pas être porté. Mais lorsqu’elle n’est plus recouverte par le déni ou transformée en contrôle, elle peut devenir une force de relation. Elle ne disparaît pas ; elle se traverse. Et peut-être faut-il alors du courage, non pour vaincre la peur, mais pour l’embrasser pleinement comme une part vivante de notre existence.

Dès lors que cette peur est accueillie — non pas comme un défaut, une faiblesse ou une honte, mais comme une part entière du sensible, de l’empathie et de notre condition relationnelle — elle cesse d’être seulement une menace : elle devient un passage. Elle nous rappelle que nous ne sommes pas faits pour vivre seuls, fermés, armés contre le monde. Elle nous rappelle que nous sommes des êtres exposés, donc capables d’attachement, de tendresse, de courage, de soin.

Une autre aventure humaine ne pourra pas naître d’une nouvelle terreur. Elle devra devenir désirable. Elle devra donner envie d’habiter autrement — non par sacrifice triste, non par culpabilité, non par obéissance à une nouvelle autorité, mais par confiance retrouvée dans la vie.

Sensibilité, joie, beauté, relation, entraide, culture, écologie : ce ne sont pas des ornements secondaires. Ce sont peut-être les conditions affectives d’une civilisation mature.

Le progrès technique ne devrait plus être l’instrument d’une fuite hors de notre vulnérabilité, ni le prolongement d’une quête de toute-puissance. Il pourrait devenir autre chose : un moyen de diminuer la guerre, la famine, les maladies, les inégalités, le réchauffement climatique, l’effondrement du vivant. Non plus une machine pour dominer l’incertitude, mais un outil au service de l’habitabilité du vivant global.

C’est peut-être là le passage décisif : quitter l’adolescence d’une civilisation en quête de toute-puissance, pour entrer dans la maturité d’une humanité capable d’embrasser sa peur sans la retourner contre la vie.

Une autre aventure commencera peut-être lorsque l’humain cessera de faire de la peur un rempart contre la vie et trouvera enfin le courage de l’aimer !

Caroline Shi 

Artiste, chercheuse indépendante, autrice de l'Ontologie Relationnelle Radicale

Notes:

  1. Il ne s’agit pas ici de réduire toute l’histoire humaine à une seule cause, mais de suivre une hypothèse : celle d’une peur de l’incertitude qui, lorsqu’elle n’est pas accueillie par la relation, peut se convertir en contrôle, en domination et en récits de déni.
  2. Habitabilité: cet ensemble de conditions permettant au vivant, à la pensée et aux relations de se déployer librement, que j’explorerai dans un prochain texte : Manifeste d’habitabilité – pour une Écosociété sociale, politique, écologique et environnementale.
  3. Harry F. Harlow : https://fr.wikipedia.org/wiki/Harry_Harlow
  4. John B.  Watson : https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Broadus_Watson
  5. Mauvaise foi : référence au concept développé par Jean-Paul Sartre dans L’Être et le Néant : une manière pour la conscience de se dissimuler à elle-même ce qu’elle sait, afin d’éviter l’angoisse de sa liberté ou de sa responsabilité. Ici, le terme désigne le déni collectif face à la destruction des conditions d’habitabilité.
  6. Le passage sur Ève et Marie propose une lecture symbolique et critique de certains récits chrétiens du féminin : non comme analyse théologique exhaustive, mais comme interrogation sur la manière dont des récits sacrés peuvent déplacer la peur, la faute et le contrôle sur le corps des femmes.

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