Iceberg symbolisant l’habitabilité cognitive : réseaux sociaux et IA visibles en surface, séparation, domination et extraction dans la partie immergée.

Habitabilité cognitive : la partie immergée de l’iceberg

Juil 3, 2026 | THÉORIE, Essai | 0 commentaire

Réseaux sociaux, IA et économie d’extraction ne sont pas l’origine de la crise cognitive, mais sa forme visible contemporaine

Aux lecteurs :

Cet article prolonge ma notion d’habitabilité cognitive, publiée le 2 juin 2026 dans le cadre de l’Ontologie Relationnelle Radicale du vivant. Il propose de comprendre les réseaux sociaux et l’IA non comme des causes isolées, mais comme les formes contemporaines d’une crise plus ancienne : celle d’une civilisation de séparation et d’extraction.

On parle aujourd’hui de plus en plus de liberté cognitive.
Et il est juste de le faire.

Mais la liberté cognitive sans habitabilité cognitive, c’est le droit de respirer dans un air épuisé.

Un droit peut être reconnu, proclamé, protégé par des textes ; il peut pourtant rester abstrait si le milieu qui permet son exercice est déjà détruit. Dire que nous avons le droit de penser librement ne suffit pas si les conditions mêmes de la pensée sont continuellement dégradées : l’attention capturée, le langage saturé, les affects instrumentalisés, le temps fragmenté, le jugement épuisé, le lien social abîmé.

La liberté cognitive répond à une question nécessaire : comment protéger notre pensée contre la manipulation ?

L’habitabilité cognitive prolonge cette question en la déplaçant vers ses conditions d’existence : dans quel monde une pensée libre peut-elle encore naître, se former, respirer et résister ?

La liberté cognitive protège le sujet.
L’habitabilité cognitive interroge le monde qui rend encore possible l’existence d’un sujet capable de penser.

Car une pensée ne pousse pas dans le vide. Elle a besoin d’un sol, d’un climat, de temps et de respiration. Elle a besoin d’un monde qui ne l’arrache pas sans cesse à elle-même.

Face aux réseaux sociaux, aux algorithmes de recommandation, à l’économie de l’attention, à l’intelligence artificielle générative, aux flux continus d’images, de notifications, d’opinions, de colères et de récits fragmentés, la question n’est donc pas seulement de savoir si nous sommes encore libres de penser. Elle est aussi de savoir si le monde dans lequel notre pensée se forme est encore habitable.

Car les architectures techniques, économiques, médiatiques et politiques ne se contentent plus d’influencer nos opinions. Elles façonnent nos perceptions avant même que nous en ayons conscience. Elles organisent ce que nous voyons, ce que nous ignorons, ce qui nous indigne, ce qui nous épuise, ce qui devient pensable ou impensable.

C’est pourquoi la liberté cognitive devient aujourd’hui une urgence. Mais cette urgence révèle une crise plus profonde : celle de l’habitabilité cognitive.

J’appelle habitabilité cognitive l’ensemble des conditions sensibles, sociales, temporelles, symboliques, techniques et politiques qui permettent à une pensée libre de se former sans être immédiatement capturée, saturée ou rendue impuissante.

Une pensée libre ne naît pas hors-sol. Elle a besoin de temps, de silence, de lenteur, de langage, de confiance, de pluralité, de liens fiables, de mémoire commune et de sensibilité préservée.

La liberté cognitive est un droit nécessaire.
L’habitabilité cognitive est le milieu qui rend ce droit possible.

La crise cognitive ne commence pas avec les écrans

Il serait tentant de croire que la crise cognitive commence avec les réseaux sociaux, les smartphones ou l’intelligence artificielle. Mais ce serait confondre le symptôme avec la racine.

Les écrans n’ont pas inventé la séparation.
Les algorithmes n’ont pas inventé la réduction du vivant.
L’IA n’a pas inventé l’extraction de l’intelligence humaine.
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la manipulation des affects.

Ils en sont les formes contemporaines, accélérées, industrialisées, automatisées.

La crise cognitive actuelle plonge ses racines dans une civilisation beaucoup plus ancienne : une civilisation fondée sur la séparation et la domination.

Séparer l’humain du vivant.
Séparer l’esprit du corps.
Séparer la raison du sensible.
Séparer l’individu du collectif.
Séparer l’économie de ses conditions d’existence.
Séparer la connaissance de la relation.

Cette civilisation de séparation a produit un monde où tout devient disponible, calculable, mesurable, exploitable. Les terres deviennent des ressources. Les corps deviennent de la force de travail. Les femmes deviennent des fonctions reproductives ou sociales. Le vivant devient matière première. Le temps devient productivité. L’attention devient marché. Le langage devient contenu. La pensée devient donnée.

Mais cette exploitation matérielle n’a pas commencé par la matière. Elle a commencé par une transformation du regard.

La destruction de l’habitabilité cognitive est la sœur jumelle de la destruction de l’habitabilité environnementale. Elles ne sont pas deux crises séparées. Elles relèvent d’un même geste civilisationnel : séparer ce qui est relié, réduire ce qui est vivant, rendre exploitable ce qui devrait rester habitable.

Mais la destruction cognitive possède une fonction particulière : elle a préparé les autres destructions.

Car pour exploiter les terres, il fallait d’abord cesser de les percevoir comme des milieux vivants. Pour exploiter les corps, il fallait d’abord les réduire à des fonctions. Pour exploiter le travail, il fallait d’abord le séparer de la vie. Pour exploiter les femmes, il fallait d’abord séparer leur corps de leur subjectivité. Pour exploiter les peuples colonisés, il fallait d’abord détruire leur dignité symbolique, leurs récits, leurs savoirs, leur monde sensible. Pour exploiter le vivant, il fallait d’abord rendre impossible une perception relationnelle du vivant.

Avant l’extraction matérielle, il y a donc une extraction perceptive.

On ne détruit durablement un monde qu’après avoir détruit la manière de le sentir comme monde.

Ce que nous voyons aujourd’hui avec les réseaux sociaux et l’IA n’est donc pas une rupture totale. C’est l’aboutissement logique d’une longue histoire : celle d’une économie d’extraction qui, après avoir exploité les sols, les corps, les territoires et les énergies, se tourne désormais vers l’esprit humain lui-même.

L’économie d’extraction ne prend pas seulement des matières : elle prend des mondes

À partir de là, l’extraction ne peut plus être comprise seulement comme un prélèvement matériel : extraire du pétrole, du gaz, des minerais, du bois, de l’eau, des terres rares, des corps au travail. Mais l’extraction est aussi une logique relationnelle.

Elle consiste à isoler une chose de son milieu, à la rendre disponible, à la transformer en ressource, puis à ignorer les conditions qui la rendent possible.

Cette logique ne s’applique pas seulement à la nature extérieure. Elle s’applique aussi à notre vie psychique, sociale et cognitive.

L’économie contemporaine extrait l’attention.
Elle extrait l’émotion.
Elle extrait le désir.
Elle extrait la colère.
Elle extrait la peur.
Elle extrait la solitude.
Elle extrait le langage.
Elle extrait les images.
Elle extrait les traces de nos comportements.
Elle extrait même nos hésitations, nos gestes, nos silences, nos vulnérabilités.

Dans cette économie, l’esprit humain devient un territoire exploitable.

Les plateformes ne se contentent pas de nous divertir. Elles organisent les conditions de notre perception. Elles hiérarchisent ce que nous voyons, ce que nous ignorons, ce qui nous indigne, ce qui nous rassure, ce qui nous obsède. Elles ne capturent pas seulement du temps disponible : elles modifient notre rapport au réel.

L’intelligence artificielle, de son côté, ne se contente pas d’automatiser des tâches. Elle absorbe des masses immenses de textes, d’images, de gestes intellectuels, de productions humaines accumulées. Elle automatise des fragments de langage, de raisonnement, de création, de mémoire. Elle transforme l’expression humaine en matière première computationnelle.

Ainsi, après avoir rendu le vivant exploitable, notre civilisation rend désormais la pensée exploitable.

C’est ici que la question cognitive devient une question écologique au sens élargi.

Car l’écologie ne concerne pas seulement la préservation de la nature extérieure. Elle concerne l’ensemble des milieux qui rendent la vie possible : milieux biologiques, sociaux, affectifs, politiques, symboliques, attentionnels et cognitifs.

La crise environnementale est le dernier seuil visible de notre condition de vie biologique.
La crise cognitive est le seuil visible de notre condition de vie psychique et politique.

Dans les deux cas, il s’agit d’une même logique : détruire les milieux qui nous portent, puis prétendre réparer les dégâts par des solutions techniques.

Les réseaux sociaux et l’IA : la partie apparente de l’iceberg

Les réseaux sociaux et l’IA sont aujourd’hui au centre du débat parce qu’ils rendent la crise visible. Ils condensent en eux plusieurs logiques : accélération, captation, automatisation, prédiction, manipulation, marchandisation, standardisation.

Mais ils ne sont que la partie apparente de l’iceberg.

Sous les réseaux sociaux, il y a une économie de l’attention fondée sur la captation permanente.
Sous l’économie de l’attention, il y a une économie du désir et de la frustration.
Sous l’économie du désir, il y a une civilisation de la consommation compensatoire.
Sous la consommation compensatoire, il y a une fatigue sociale, affective et existentielle.
Sous cette fatigue, il y a une organisation du monde qui sépare, isole, met en concurrence, accélère et épuise.

De même, sous l’IA, il n’y a pas seulement une innovation technique. Il y a une vieille croyance civilisationnelle : celle selon laquelle le monde peut être réduit en données, le langage en calcul, la pensée en procédure, le vivant en système optimisable.

L’IA ne surgit pas dans un vide. Elle apparaît dans une civilisation qui rêve depuis longtemps de se débarrasser de l’incertitude, de la lenteur, du corps, de la finitude, de la relation vivante.

Elle prolonge un imaginaire de maîtrise totale.

C’est pourquoi il serait insuffisant de répondre à la crise cognitive uniquement par une régulation des plateformes, une éducation aux médias ou une charte éthique de l’IA. Ces mesures sont nécessaires, mais elles ne touchent pas encore la racine.

La racine est plus profonde : c’est une manière d’habiter le monde qui a rendu la pensée elle-même inhabitable.

De la liberté cognitive à l’habitabilité cognitive

La liberté cognitive désigne le droit de préserver son intégrité mentale, son attention, son jugement, sa capacité de discernement face aux manipulations, aux architectures de captation et aux systèmes d’influence.

C’est une avancée importante.

Mais un droit, même fondamental, peut rester abstrait si les conditions concrètes de son exercice sont détruites.

Que vaut la liberté de penser dans un monde saturé de bruit ?
Que vaut la liberté de juger dans un espace public colonisé par la viralité ?
Que vaut la liberté d’attention dans une économie qui organise sa capture ?
Que vaut la liberté de choisir quand le désir est orienté en permanence par des infrastructures invisibles ?
Que vaut la liberté intérieure quand les conditions extérieures de la pensée sont systématiquement dégradées ?

C’est ici que l’habitabilité cognitive devient indispensable.

Elle ne remplace pas la liberté cognitive. Elle l’élargit.

Elle demande non seulement : ai-je le droit de penser librement ?
Mais aussi : dans quel monde une pensée libre peut-elle encore se former ?

L’habitabilité cognitive désigne le milieu nécessaire à l’émergence d’une pensée non capturée. Elle inclut la qualité du temps, la qualité du langage, la qualité de l’attention, la qualité des relations, la qualité de l’espace public, la qualité des récits collectifs, la qualité de notre rapport au vivant.

Elle suppose de reconstruire des conditions de pensée qui ne soient pas entièrement gouvernées par la vitesse, la performance, la concurrence, l’indignation, la peur ou la rentabilité.

Car on ne pense pas librement dans un monde rendu inhabitable.

Une pensée libre a besoin d’un milieu vivant

La pensée n’est pas une pure opération mentale. Elle est relationnelle.

Elle naît d’un corps, d’une histoire, d’un langage, d’une mémoire, d’un paysage, d’une enfance, d’un lien, d’une vulnérabilité, d’une attention partagée. Elle dépend de ce qui nous entoure, de ce qui nous affecte, de ce qui nous relie.

Une pensée vivante n’est pas seulement une pensée qui calcule. C’est une pensée capable de sentir, de relier, de douter, de ralentir, de reconnaître l’autre, d’habiter l’incertitude.

Or notre civilisation a longtemps valorisé l’intelligence comme séparation : savoir, ce serait découper ; comprendre, ce serait réduire ; maîtriser, ce serait dominer ; progresser, ce serait dépasser les limites du vivant.

Mais une autre intelligence devient aujourd’hui vitale : une intelligence de la relation.

Non pas une intelligence qui s’arrache au monde, mais une intelligence qui apprend à habiter ses interdépendances. Non pas une intelligence qui cherche à contrôler le vivant, mais une intelligence capable d’écouter les conditions qui rendent la vie possible.

L’habitabilité cognitive appartient à cette écologie élargie.

Elle rappelle que notre esprit n’est pas hors-sol.
Notre pensée a un climat.
Notre attention a un sol.
Notre liberté a besoin d’un milieu.

Quand ce milieu est détruit, la pensée ne disparaît pas immédiatement. Elle se fragmente, se défend, se crispe, se radicalise, se fatigue. Elle devient plus vulnérable aux récits simplificateurs, aux discours de haine, aux promesses autoritaires, aux compensations marchandes, aux divinités techniques.

La crise démocratique est aussi une crise d’habitabilité cognitive.

Une démocratie ne peut pas vivre durablement dans un milieu cognitif saturé, fragmenté, manipulé, épuisé. Elle suppose des citoyens capables de discernement, mais aussi des conditions collectives permettant ce discernement.

Sortir de la civilisation de séparation

Répondre à la crise cognitive ne peut donc pas consister seulement à protéger l’individu contre les plateformes. Il faut interroger l’ensemble du modèle civilisationnel qui a rendu cette capture possible.

Nous devons sortir de la séparation entre écologie et cognition.
Sortir de la séparation entre environnement et esprit.
Sortir de la séparation entre technique et politique.
Sortir de la séparation entre liberté individuelle et conditions collectives de la liberté.

La liberté cognitive ne peut pas être pensée comme une propriété privée de l’individu. Elle est une condition commune. Elle dépend de l’espace public, de l’éducation, des médias, du temps social, des institutions, des infrastructures numériques, des récits dominants, de la qualité des liens.

Elle dépend aussi de notre capacité à sortir d’une économie qui transforme toute vulnérabilité en marché.

Il ne s’agit pas seulement de résister aux réseaux sociaux ou à l’IA.
Il s’agit de transformer le monde qui les rend si puissants.

Un monde où l’attention est rare parce que la vie est épuisée.
Un monde où la colère circule parce que les liens sont brisés.
Un monde où les récits simplistes séduisent parce que la complexité est devenue inhabitable.
Un monde où la technique promet de sauver ce que l’économie détruit.
Un monde où l’on demande aux individus de “reprendre le contrôle” alors que les structures organisent leur dépossession.

L’habitabilité cognitive invite à déplacer la question.

Il ne suffit plus de demander comment mieux utiliser les outils numériques.
Il faut demander : quel type de monde ces outils prolongent-ils ?
Quel type d’humain produisent-ils ?
Quel type d’attention rendent-ils possible ou impossible ?
Quel type de relation au vivant, au temps, aux autres et à soi-même installent-ils ?

Pour une écologie de la pensée vivante

L’habitabilité cognitive est une écologie de la pensée vivante.

Elle ne défend pas seulement le cerveau contre la manipulation. Elle défend les conditions relationnelles d’une pensée capable de demeurer humaine : sensible, située, incarnée, collective, vulnérable, ouverte à l’incertitude.

Elle refuse de réduire la cognition à une performance, l’intelligence à une optimisation, la liberté à un choix individuel, l’attention à une ressource, le langage à une donnée.

Elle affirme que penser, ce n’est pas seulement traiter de l’information.
Penser, c’est habiter une relation au monde.

À partir de là, les réseaux sociaux et l’IA doivent être compris comme des révélateurs. Ils montrent jusqu’où peut aller une civilisation qui a fait de la séparation son principe, de l’extraction sa méthode, de la domination son organisation, et de la compensation son imaginaire.

Ils sont la partie visible d’un iceberg beaucoup plus vaste.

La partie immergée, c’est notre manière de produire le monde.
Notre manière de séparer ce qui est relié.
Notre manière de rendre exploitable ce qui devrait rester habitable.
Notre manière de confondre puissance et liberté.
Notre manière de croire que l’humain peut penser hors du vivant.

C’est pourquoi la liberté cognitive ne pourra devenir réelle que si nous reconstruisons une habitabilité cognitive.

Un monde où l’attention n’est pas une proie.
Un monde où le langage n’est pas seulement un flux.
Un monde où la pensée n’est pas réduite à une donnée.
Un monde où la technique reste au service du vivant.
Un monde où l’incertitude n’est pas immédiatement convertie en peur, en contrôle ou en marché.
Un monde où la liberté de penser retrouve ses conditions d’existence.

La question n’est donc pas seulement : comment protéger notre pensée ?

La question est plus profonde :

Quel monde devons-nous rendre à nouveau habitable pour qu’une pensée libre puisse encore naître ?

NoteCet article dialogue avec les travaux récents sur la liberté cognitive, les droits de l’esprit humain et l’intégrité mentale, notamment ceux de Mark Hunyadi et d’Asma Mhalla. Il en déplace toutefois l’enjeu vers les conditions d’habitabilité de la pensée : les milieux sensibles, sociaux, temporels, symboliques, techniques et politiques qui rendent encore possible une pensée vivante.

 

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