— texte fondateur —
Aux lecteurs
Le jour où j'ai compris que mon « moi » n'était pas une entité isolée, née achevée à l'intérieur de moi-même, quelque chose s'est déplacé dans ma manière de me percevoir.
J'ai compris que ce que j'appelais « moi » avait été produit par une histoire familiale, des rencontres, des blessures, des attachements, des aventures et des mésaventures. Je n'avais pas seulement traversé ces relations : elles m'avaient façonnée.
Je porte en moi la trace de celles et ceux qui m'ont précédée, entourée, aimée, blessée, soutenue ou transformée.
Mon « moi » n'est pas une forteresse. Il est une production relationnelle, provisoire, vivante.
J'ai alors compris que je n'avais pas seulement une histoire : j'étais l'une de ses productions.
Et puisque les relations passées m'ont produite, les relations à venir continueront, elles aussi, à me transformer.
Je ne suis donc pas seulement ce que j'ai été.
Je suis aussi ce que mes relations futures rendront possible.
Par incertitude, je n'entends pas ce qui menace le vivant, mais ce par quoi il se produit, se maintient et se transforme sans cesse.
La vie commence dans l'incertitude
La vie ne commence pas par la certitude d'une forme. Elle commence par l'incertitude d'une relation.
La fécondation elle-même nous le rappelle.
Le vivant ne surgit pas comme l'exécution mécanique d'un programme déjà écrit, mais comme l'émergence fragile d'une rencontre possible.
La fécondation en est le premier exemple. Un ovule ne "choisit" pas son spermatozoïde. Leur rencontre dépend d'une multitude de conditions : une temporalité, un milieu, une compatibilité biologique, des circonstances favorables. La naissance d'un être vivant n'est donc pas l'exécution d'un programme parfaitement déterminé. Elle est le résultat d'une relation dont l'issue demeure incertaine jusqu'à son accomplissement.
Il faut que des rythmes coïncident, que des compatibilités se rencontrent, qu'un ensemble de relations rende possible ce qui ne l'était pas encore.
Avant même la naissance, le vivant advient dans l'incertitude.
Cette incertitude n'est pas un accident. Elle est sa condition d'apparition.
Ce que j'avais découvert dans mon histoire personnelle, la biologie me l'apprenait aussi : il n'existe pas de vivant entièrement séparé du monde.
La science nous révèle aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire : notre corps lui-même n'est pas une entité isolée.
À chaque respiration, nous échangeons de l'air avec l'atmosphère.
À chaque gorgée d'eau, nous intégrons une partie du cycle du vivant.
Les minéraux qui composent nos os proviennent des sols, des montagnes et des étoiles très anciennes.
Des milliards de bactéries, de champignons et d'autres micro-organismes vivent avec nous, participent à notre digestion, à notre immunité, à notre développement et à notre santé.
Notre corps n'est pas séparé du monde. Il est l'un de ses lieux de rencontre.
Le monde ne nous entoure pas seulement. Il nous traverse continuellement.
Ce que nous appelons un être vivant n'est donc pas une substance isolée, mais une composition provisoire de relations biologiques, chimiques, écologiques et temporelles.
La pollinisation raconte la même histoire. Une fleur peut produire du pollen, mais encore faut-il qu'un insecte passe, que le vent le transporte, que le climat le permette, que les saisons coïncident. Là encore, aucune relation ne suffit à elle seule. C'est leur rencontre qui produit une nouvelle possibilité de vie.
Le vivant ne se transmet donc pas par maîtrise.
Il se transmet par relation.
Le vivant produit l'incertitude
Dans une ontologie relationnelle radicale du vivant, les êtres ne précèdent pas entièrement leurs relations.
Ils émergent d'elles.
Ils se maintiennent grâce à elles.
Ils se transforment par elles.
La relation ne relie pas simplement des formes déjà constituées.
Elle produit leurs conditions d'existence.
Chaque relation ouvre alors une possibilité qui n'existait pas auparavant.
Chaque mutation. Chaque symbiose. Chaque adaptation. Chaque coopération. Chaque diversification.
Le vivant ne se contente pas d'habiter un avenir incertain.
Il produit sans cesse de nouvelles incertitudes.
L'incertitude n'est donc pas ce qui menace le vivant.
Elle est ce que le vivant engendre lorsqu'il crée des possibilités inédites.
Vivre dans l’incertitude
Le vivant continue de produire des relations nouvelles.
Chaque respiration.
Chaque repas.
Chaque rencontre.
Chaque maladie.
Chaque amour.
Chaque naissance.
Chaque deuil.
Chaque découverte scientifique.
Nous ne sommes pas nés une fois dans l'incertitude. Nous continuons d'y vivre à chaque instant.
De l’incertitude du vivant à la civilisation de la maîtrise
C’est précisément cette incertitude constitutive du vivant que les sociétés humaines ont progressivement cherché à réduire.
La naissance est incertaine. La filiation doit alors être garantie. La transmission est ouverte. L’héritage doit être organisé. Les relations sont mouvantes. Les identités doivent être fixées. Les milieux sont interdépendants. Les territoires doivent être délimités et appropriés.
Peu à peu, l’effort pour rendre le monde plus prévisible s’est transformé en volonté de maîtrise.
Il a fallu nommer pour distinguer.
Classer pour ordonner.
Hiérarchiser pour attribuer à chaque être une place.
Fixer les filiations pour savoir à qui transmettre les biens, les noms et le pouvoir.
Contrôler le corps des femmes pour garantir la descendance et organiser l’héritage.
Délimiter les terres pour les transformer en propriétés.
Séparer les êtres humains des autres formes de vie pour rendre leur exploitation moralement acceptable.
Dominer a ainsi commencé par la domination de l’autre moitié de l’humanité : contrôler la sexualité, la fécondité, les déplacements et l’autonomie des femmes afin de stabiliser une filiation, un patrimoine et un ordre social.
Cette logique s’est ensuite étendue. Des peuples ont été classés comme supérieurs ou inférieurs. Des territoires ont été conquis. Des êtres humains ont été réduits en esclavage. Les animaux, les forêts, les sols, les rivières et les minerais ont été transformés en ressources disponibles.
La volonté de réduire l’incertitude est ainsi devenue une capacité à posséder, à prévoir, à accumuler et à contrôler.
Cette dynamique — de la fécondation contrôlée à l'extraction généralisée — est développée plus longuement dans la série "La peur de l’incertitude". (1)
Or cette maîtrise avait une contradiction intérieure : pour garantir toujours davantage de sécurité, de puissance et de continuité, il fallait extraire toujours davantage du monde vivant.
Nous avons progressivement fait du progrès la promesse de réduire toujours davantage l'incertitude et de transformer le monde, même lorsque cette transformation détruisait progressivement les conditions nécessaires à notre propre vie.
La civilisation de la maîtrise a voulu se protéger de l’incertitude du vivant.
En cherchant à la supprimer, elle a fini par rendre incertaines ses propres conditions d’existence.
En voulant éliminer l’incertitude, nous avons rendu incertaines nos propres conditions d’existence.
Habiter l'incertitude
Pourtant, le vivant n'a jamais eu peur de l'incertitude.
Il en est né.
Pourquoi l'être humain serait-il la seule forme de vie qui exigerait une certitude absolue ?
Pendant des millénaires, les êtres humains ont développé des récits, des arts, des rites et des spiritualités pour apprendre à vivre avec ce qu'ils ne pouvaient ni prévoir ni contrôler.
La spiritualité fut peut-être l'une des premières tentatives d'habiter positivement l'incertitude.
La terre nourricière.
L'eau purificatrice.
Le souffle.
Le ciel.
Le cosmos.
Toutes ces images rappelaient moins une vérité définitive qu'une relation à un monde qui nous dépasse.
Le problème apparaît lorsque cette ouverture devient certitude.
Lorsque le mystère devient dogme.
Lorsque la relation devient vérité absolue.
La science suit un autre chemin.
Elle n'a jamais promis une certitude éternelle.
Chaque découverte ouvre de nouvelles questions.
Chaque théorie demeure révisable.
Les certitudes d'aujourd'hui pourront être complétées demain.
Non parce qu'elles seraient fausses. Mais parce que les relations que nous découvrons sont toujours plus riches que celles que nous connaissions auparavant.
Toute connaissance est une stabilisation provisoire d'un monde relationnel en mouvement.
La spiritualité nous apprend à habiter ce qui dépasse notre maîtrise.
La science nous apprend à explorer ce que nous pouvons comprendre.
Ou, tout simplement :
La science explore l'incertitude ; la spiritualité habite l'incertitude.
Toutes deux rappellent, chacune à leur manière, que le réel déborde toujours nos représentations.
Une ontologie de l'incertitude
J'appelle "incertitude" non pas l'ignorance, mais l'ouverture permanente des relations qui composent le vivant.
L'incertitude ne désigne pas seulement l'ouverture permanente des relations. Elle en constitue aussi l'irréductibilité. Aucune relation vivante ne peut être entièrement fixée, calculée ou maîtrisée sans perdre la capacité de produire du nouveau. C'est pourquoi le vivant demeure irréductiblement incertain : non parce qu'il serait imparfait, mais parce que toute relation ouvre des possibilités qui excèdent ce qui pouvait être prévu.
La peur de l'incertitude conduit alors les civilisations à vouloir réduire cette irréductibilité. Elles cherchent à fixer les identités, stabiliser les comportements, prévoir les trajectoires, contrôler les milieux et rendre le monde toujours plus calculable. Mais plus elles cherchent à réduire cette irréductibilité, plus elles appauvrissent la diversité relationnelle dont dépend la capacité du vivant à s'adapter. En voulant supprimer l'incertitude, elles fragilisent les conditions mêmes de leur propre habitabilité.
L'incertitude n'est pas l'opposé de l'ordre. Elle est la limite au-delà de laquelle toute volonté de maîtrise cesse de produire la vie pour commencer à la réduire.
Nous avons longtemps cru que la certitude constituait l'horizon du savoir.
Mais peut-être avons-nous inversé la question.
Le contraire de l'incertitude n'est pas la connaissance. La connaissance grandit avec l'incertitude. Le contraire de l'incertitude est la prétention qu'il n'y a plus rien à découvrir : le dogme.
L'incertitude n'est pas un défaut de la vie.
Elle est la condition même de son évolution.
Sans incertitude, il n'y aurait ni adaptation.
Ni créativité.
Ni apprentissage.
Ni liberté.
Ni évolution.
Le vivant n'est pas une chose stable à laquelle des relations viendraient s'ajouter.
Il est une composition mouvante de relations, de dépendances, de vulnérabilités et de transformations.
C'est pourquoi il ne peut jamais être totalement fixé.
Fin d’essai
Nous avons construit une civilisation qui cherche à supprimer l'incertitude.
Le vivant, lui, ne cesse de la produire.
La véritable question n'est donc pas de savoir comment éliminer l'incertitude.
Elle est de savoir comment apprendre à l'habiter.
Car une civilisation habitable ne sera pas celle qui aura supprimé l'incertitude.
Elle sera celle qui aura appris à reconnaître qu'elle constitue la condition même de la relation, de la liberté, de la créativité et du vivant.
Nous ne sommes pas vivants malgré l'incertitude.
Nous sommes vivants parce que le vivant est incertitude.
Notes :
1. Série : La peur de l’incertitude
I. Le patriarcat néolithique (bientôt disponible) ;
II. La matrice de domination ;
III. Au commencement de l'aventure égarée ;
IV. Le totalitarisme contemporain du marché et la servitude volontaire moderne (bientôt disponible) ;
V. L'IA, la nouvelle divinité sans finitude (bientôt disponible) ;
VI. Le revers du progrès (bientôt disponible) .

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