Une réflexion sur la distorsion structurelle du réel
Ici, je propose de regarder notre époque autrement.
Depuis 2 années, je développe le concept d'habitabilité cognitive. Au départ, je cherchais à comprendre une question simple : pourquoi notre époque produit-elle autant de connaissances, de technologies et d'informations, tout en donnant le sentiment que quelque chose d'essentiel nous échappe ?
Longtemps, j'ai cru que le problème concernait les contenus : les réseaux sociaux, les médias, l'intelligence artificielle, la surcharge informationnelle. Mais au fil de cette recherche, une autre hypothèse s'est imposée à moi. Le problème n'est peut-être pas d'abord ce que nous pensons. Il concerne les conditions mêmes dans lesquelles nous pouvons encore penser.
Je propose dans cet essai une hypothèse plus générale. Nous assistons aujourd'hui à une distorsion structurelle du réel. Celle-ci ne désigne ni une manipulation ponctuelle ni une illusion individuelle. Elle décrit un processus par lequel les architectures économiques, techniques, institutionnelles et culturelles transforment progressivement notre manière de percevoir, d'interpréter et d'habiter le monde.
Cette distorsion ne modifie pas seulement nos opinions. Elle transforme les conditions mêmes de leur formation.
I.Distorsion structurelle du réel
Une civilisation ne disparaît pas seulement lorsqu'elle détruit son environnement biologique. Elle commence à disparaître lorsqu'elle détruit les conditions qui permettaient encore de le percevoir.
J'appelle distorsion structurelle du réel le processus par lequel une civilisation organise progressivement son fonctionnement économique, technique, politique et social en rupture avec les relations biologiques, écologiques et cognitives qui rendent pourtant son existence possible. Elle apparaît lorsqu'une civilisation ne parvient plus à percevoir que son propre fonctionnement détruit les conditions mêmes de sa propre habitabilité.
Cette incapacité à percevoir la destruction en cours passe par une dégradation de l’habitabilité cognitive : les conditions d’attention, de silence, de recul et de questionnement qui permettraient encore de reconnaître cette contradiction sont elles-mêmes progressivement affaiblies.
La crise écologique révèle la destruction de nos conditions biologiques d’existence. La crise de l’habitabilité cognitive révèle la dégradation des conditions qui nous permettraient encore de la percevoir, de la comprendre et de nous réorienter.
Autrement dit, la distorsion structurelle du réel ne résulte pas seulement d'une mauvaise compréhension du monde. Elle transforme progressivement les conditions mêmes qui permettraient encore de comprendre ce monde.
La crise écologique et la crise de l'habitabilité cognitive ne constituent donc pas deux crises distinctes. La seconde rend progressivement la première plus difficile à reconnaître, à comprendre et à transformer.
Cette distorsion atteint son stade le plus profond lorsqu'elle cesse d'être perçue comme une distorsion.
Elle devient la norme.
Autrement dit, une civilisation ne perçoit plus son fonctionnement comme contradictoire lorsqu’elle finit par considérer comme allant de soi :
détruire les conditions du vivant pour produire davantage ;
saturer l’attention pour informer ;
accélérer pour gagner du temps ;
déléguer le jugement pour être plus efficace ;
dépendre d’infrastructures privées au nom de l’autonomie ;
épuiser les milieux biologiques et cognitifs au nom du progrès.
La norme n'est pas seulement une règle explicite.
Elle est ce qui cesse d'être interrogé.
II. Percevoir ce que nous ne voyons plus
Nous vivons dans une époque remplie d’informations, mais pourquoi avons-nous souvent le sentiment de manquer de temps, de manquer de silence, de manquer de profondeur, de manquer de liberté?
Je suis arrivée à une conclusion qui m'a surprise. Le silence n'est pas ce qui disparaît. Il est ce qui révèle la disparition d'autre chose : notre capacité à habiter le réel.
Le réel ne disparaît pas.
Notre manière de le percevoir se transforme.
La distorsion structurelle du réel ne signifie pas que le monde devient faux. Elle signifie que les conditions relationnelles qui nous permettent de le percevoir se transforment progressivement.
Elle ne commence donc pas lorsque le réel disparaît, mais lorsque les conditions qui permettent encore de le voir se modifient sans que nous en ayons pleinement conscience. C'est cette transformation que j'explorerai tout au long de cet essai.
III. Une liberté qui nous échappe
Mais percevoir une transformation ne suffit pas à s'en libérer. Encore faut-il interroger ce que nous croyons déjà savoir sur la liberté elle-même.
La liberté n'est plus seulement une affaire de volonté.
Elle dépend des conditions qui rendent encore le jugement possible.
Face à cette situation, une réponse revient constamment :
« Chacun est libre de se connecter ou non. »
« Il suffit d'éteindre son téléphone. »
« Personne n'est obligé de croire les réponses d'une intelligence artificielle. »
Cet argument paraît raisonnable. Il repose pourtant sur une conception abstraite de la liberté.
Il suppose que notre jugement existe indépendamment de l'environnement dans lequel il se forme. Il imagine un individu autonome, déjà constitué, capable d'évaluer les sollicitations extérieures depuis une position intacte.
Mais le jugement n'est pas une faculté hors du monde.
Il dépend de conditions.
Il faut du temps pour comparer, du silence pour douter, de l'attention pour suivre un raisonnement, des connaissances pour vérifier, une sécurité matérielle pour résister à l'urgence, un environnement social qui n'exige pas une disponibilité permanente.
Lorsque ces conditions se dégradent progressivement, il devient insuffisant de renvoyer chacun à sa seule responsabilité individuelle.
Nous demandons à l'individu de protéger son jugement grâce aux facultés mêmes que l'environnement contribue à épuiser.
Le cercle se referme.
Pour résister à la saturation, il faut encore disposer d'une attention que la saturation fragmente. Pour vérifier une réponse de l'intelligence artificielle, il faut posséder les connaissances, le temps et la disposition critique que l'usage systématique de réponses immédiates tend précisément à affaiblir.
À la rentrée 2027, l'Éducation nationale prévoit d'intégrer un enseignement consacré à l'intelligence artificielle dès la classe de seconde. Cette évolution constitue une opportunité majeure. Mais apprendre à utiliser un outil ne suffit pas. Il devient tout aussi nécessaire d'apprendre à comprendre les transformations cognitives, sociales, écologiques et démocratiques que ces technologies produisent. Former à l'intelligence artificielle suppose aussi de former au jugement, au doute, à l'esprit critique et aux conditions d'une pensée autonome. Sans cela, nous risquons d'enseigner des usages avant d'enseigner la capacité de les interroger.
Le choix demeure peut-être techniquement possible.
Mais les conditions réelles de ce choix se réduisent.
La liberté ne peut pas être définie par la seule présence d'un bouton permettant de se déconnecter. Une porte de sortie n'est pas une liberté lorsque tout l'environnement social pousse à rester à l'intérieur.
Chaque fois qu'une crise est structurelle, la réduire à une responsabilité individuelle constitue déjà l'une des manifestations de la distorsion structurelle du réel :
- « recyclez plus » face à un système productif destructeur ;
- « déconnectez-vous » face à des infrastructures omniprésentes ;
- « informez-vous mieux » face à des architectures qui organisent la circulation de l'information ;
- « gérez mieux votre stress » face à des environnements qui le produisent.
Nous continuons ainsi à penser la liberté comme une propriété de l'individu, alors que les conditions mêmes qui la rendent possible sont progressivement reconfigurées par des architectures techniques, économiques et sociales.
IV. Quand nos institutions deviennent dépendantes
Le problème quitte définitivement le champ psychologique.
Il devient structurel.
Une dépendance cesse d’être seulement individuelle lorsque l’objet dont nous devrions pouvoir nous passer devient une condition d’accès à la société.
Le smartphone n’est plus seulement un objet personnel. Il est devenu un moyen d’identification, de paiement, de communication professionnelle, d’accès aux transports, à l’école, aux administrations, aux services et aux relations sociales.
Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des espaces de divertissement. Ils sont devenus des lieux d’information, de mobilisation politique, de circulation culturelle, de visibilité institutionnelle et de reconnaissance publique.
L’intelligence artificielle n’est déjà plus seulement un outil facultatif. Elle s’installe dans l’éducation, la recherche, le travail, la médecine, les administrations, les entreprises et la production des connaissances.
À mesure que ces dispositifs deviennent les conditions ordinaires de la participation sociale, la dépendance change de nature.
Elle devient infrastructurelle.
Les institutions elles-mêmes sont alors prises dans la dynamique qu’elles contribuent à renforcer. Une université, une administration, une entreprise, une association ou un parti politique peut connaître les effets cognitifs, sociaux et écologiques des infrastructures numériques tout en continuant à les utiliser.
Non par ignorance.
Mais parce que s’en retirer signifie perdre l’accès à l’espace où se trouvent désormais les étudiants, les citoyens, les usagers, les électeurs, les clients ou les sympathisants.
Lorsque les plateformes rassemblent près de 75 % de la population (1), elles ne constituent plus de simples services parmi d’autres. Elles deviennent des infrastructures de fait. Les quitter ne signifie plus seulement renoncer à des outils : cela revient à s’exclure d’une part considérable des échanges sociaux, de la visibilité publique, de la communication institutionnelle et de l’espace démocratique.
Le déplacement est considérable.
Une infrastructure devenue essentielle à la vie collective se trouve alors contrôlée par quelques acteurs économiques privés, qui en déterminent les règles d’accès, les critères de visibilité, les mécanismes de recommandation et les conditions d’usage selon leurs propres intérêts.
Ce qui relevait autrefois d’espaces communs est progressivement capté par des plateformes privées.
Chaque institution prend alors une décision localement rationnelle.
Une université communique là où se trouvent ses étudiants.
Une association rejoint les plateformes où se trouvent ses sympathisants.
Une entreprise adopte les outils utilisés par ses concurrents.
Un parti politique investit les réseaux où se forme désormais une partie de l’opinion publique.
Chacun rejoint le système pour ne pas disparaître.
Mais la somme de ces adaptations renforce précisément l’infrastructure qui les rend nécessaires.
Chaque acteur cherche à réduire l’incertitude de sa propre position — atteindre son public, conserver sa visibilité, maintenir sa capacité d’action — et contribue ainsi, sans nécessairement le vouloir, à une architecture qui réduit progressivement l’autonomie de tous.
Personne ne maîtrise l’ensemble.
Pourtant, l’ensemble produit une contrainte.
Le coût de l’absence devient si élevé que le choix demeure juridiquement libre, mais cesse progressivement de l’être dans les faits.
La dépendance n’est donc plus seulement individuelle.
Elle devient institutionnelle.
Puis civilisationnelle.
À partir du moment où les conditions de participation à la vie sociale reposent sur des infrastructures captées par quelques acteurs privés, demander à chacun de s’en extraire par sa seule volonté revient à faire porter aux individus la responsabilité d’une organisation collective qui les dépasse.
La dépendance collective ne résulte donc pas d’une accumulation de faiblesses individuelles. Elle est produite par une architecture dans laquelle chacun s’adapte rationnellement à des conditions qu’aucun acteur isolé ne peut transformer.
Lorsque les conditions d’existence sont communes, la prise de conscience ne peut être que collective, la responsabilité ne peut être que partagée et l’avenir ne peut être qu’un destin commun.
Il est peut-être temps de comprendre ce que cette dépendance sert. Et à qui elle profite.
V. Réduire l'incertitude : la nouvelle logique d'extraction
À l'ère de l'intelligence artificielle et des algorithmes, l'extraction ne concerne plus seulement les ressources matérielles.
Le capitalisme industriel a extrait du sous-sol les minerais, des forêts le bois, des sols leur fertilité et du travail humain sa force productive.
L'économie numérique poursuit cette logique dans un nouveau territoire.
L'intelligence artificielle constitue aujourd'hui l'expression la plus aboutie de cette logique d'extraction.
Elle extrait de l'attention, du temps, des données, des préférences, des déplacements, des émotions, des relations, des hésitations et des comportements.
Mais cette extraction poursuit désormais une finalité nouvelle.
Elle cherche à réduire l'incertitude que représente l'être humain.
Les données deviennent des régularités.
Les régularités deviennent des anticipations.
Les anticipations deviennent des orientations.
Nos comportements sont orientés. Les risques économiques diminuent. L'incertitude humaine devient une valeur.
Plus nous sommes observés, plus nous devenons calculables.
Plus nous devenons calculables, plus nous devenons prévisibles.
Plus nous devenons prévisibles, plus nous pouvons être sollicités au moment opportun, orientés vers un contenu, un achat, une opinion ou une décision.
La domination ne consiste donc plus seulement à contraindre.
Elle consiste aussi à réduire l'incertitude que représente l'autre.
L'autre demeure incertain lorsqu'il peut encore changer d'avis, hésiter, résister, se retirer, garder le silence ou désirer autrement que prévu.
Son incertitude constitue une limite au pouvoir que l'on peut exercer sur lui.
La multiplication des centres de données, l'investissement massif dans les modèles d'intelligence artificielle et la compétition internationale sont souvent présentés comme des enjeux de souveraineté numérique.
Mais derrière tous ces enjeux apparaît désormais une autre question : celle de la souveraineté numérique.
Car la souveraineté numérique est souvent réduite, dans le débat public, à une question de puissance et d’indépendance technologique. Pourtant, une souveraineté qui ne s’interroge pas sur les fins qu’elle poursuit reste vide. Maîtriser ses infrastructures ne suffit pas si l’on ne sait pas quelle civilisation on veut y faire vivre.
Une souveraineté au service de quelle société ?
Quelle relation entre la technique, la pensée et le vivant cherchons-nous réellement à construire ?
C'est pourquoi la disparition du silence ne peut être comprise comme une simple évolution culturelle.
Elle répond à une logique économique et politique qui cherche à rendre chaque disponibilité productive, chaque comportement interprétable, chaque relation mesurable et chaque hésitation exploitable.
Le silence devient alors un territoire improductif.
Il ne génère ni donnée, ni clic, ni réaction, ni prévision.
Il est le moment où l'individu cesse de produire des signaux pour le système.
C'est précisément pour cette raison qu'il demeure indispensable à la liberté.
La liberté de regarder le monde réel.
La liberté de douter.
La liberté de penser autrement que ce qui est déjà anticipé…
Le capital-risque participe pleinement à cette dynamique.
Il ne finance pas seulement des innovations.
Il finance aussi des trajectoires de dépendance.
Une technologie est d'abord présentée comme une aide, un gain de temps, une simplification.
Puis elle s'intègre progressivement aux habitudes individuelles, aux pratiques professionnelles, aux établissements d'enseignement, aux administrations et aux institutions.
Les savoir-faire, les investissements, les procédures et les organisations se réorganisent autour d'elle.
Enfin, son usage devient si généralisé que s'en passer coûte davantage que continuer à l'utiliser.
La logique est désormais bien connue.
D'abord utile.
Puis indispensable.
Enfin incontournable.
La rentabilité ne provient alors plus seulement du produit vendu.
Elle réside dans la position structurelle acquise.
Posséder ou contrôler une infrastructure dont dépend une part croissante de la vie collective devient une source durable de pouvoir économique, politique et cognitif.
Il n'est pas nécessaire d'imaginer une volonté concertée de domination.
Les investisseurs recherchent des rendements.
Les entreprises cherchent des parts de marché.
Les institutions cherchent de l'efficacité.
Chaque acteur poursuit des objectifs qui lui paraissent rationnels.
Pourtant, la dynamique d'ensemble produit un résultat qui dépasse chacun d'eux.
Les infrastructures cognitives se concentrent progressivement entre les mains de quelques acteurs capables de déterminer les conditions d'accès à l'information, les formats de visibilité, les modalités de circulation des connaissances et les outils par lesquels une société se représente elle-même.
La logique d'extraction ne transforme donc plus seulement les ressources que nous exploitons.
Elle transforme progressivement les conditions mêmes à partir desquelles nous percevons, jugeons et habitons le monde.
En cherchant à réduire l'incertitude du vivant pour le rendre toujours plus calculable, elle produit une distorsion structurelle du réel.
L'intelligence artificielle et les algorithmes n'en constituent pas l'origine.
Ils en deviennent aujourd'hui les amplificateurs les plus puissants.
La distorsion structurelle du réel n'appelle donc pas une culpabilisation individuelle.
Elle appelle une prise de conscience collective.
Car lorsque les conditions mêmes de notre perception, de notre jugement et de notre organisation sociale sont progressivement transformées, aucune réponse strictement individuelle ne peut suffire.
La responsabilité individuelle conserve toute son importance.
Mais elle devient impuissante lorsqu'elle est séparée des conditions collectives qui la rendent possible.
Sortir de cette distorsion suppose alors de reconstruire un destin commun capable de réorienter les structures elles-mêmes.
VI. Ce qu'est réellement le silence
Mais avant de reconstruire, il faut d'abord nommer ce que nous avons perdu. Et ce que nous avons perdu porte un nom simple : le silence.
L'économie de l'attention n'extrait pas seulement notre temps.
Elle extrait progressivement notre capacité à faire naître des questions.
Les réseaux sociaux excellent à produire des réactions.
Une civilisation progresse lorsqu'elle produit des questions.
Une information consommée provoque une réaction.
Une information habitée fait naître une interrogation.
Or aucune question ne peut apparaître dans un esprit saturé de réponses.
Le silence n'est donc pas un simple repos. Il préserve les conditions dans lesquelles un écart peut devenir perceptible, une curiosité devenir question et une pensée commencer à se former.
C'est pourquoi le silence ne doit plus être compris comme une simple absence de bruit.
Il constitue une réserve d'incertitude.
Dans le silence, rien n'est encore totalement déterminé.
Une pensée peut revenir sur elle-même.
Une intuition peut changer de direction.
Une évidence peut commencer à vaciller.
Une question peut apparaître avant qu'une réponse ne vienne la refermer.
C'est précisément cette ouverture qui rend le silence fécond.
Le silence ne produit pas seulement du calme.
Il préserve l'espace où le vivant peut encore apprendre, inventer et se transformer.
Cette intuition rejoint des travaux de psychologie cognitive. La curiosité naît notamment lorsque l’esprit perçoit un écart entre ce qu’il sait et ce qu’il cherche encore à comprendre : une question apparaît lorsqu’un manque de connaissance devient sensible. Mais cette perception exige qu’un espace demeure ouvert(2). Les travaux consacrés au réseau cérébral du mode par défaut montrent que le repos éveillé n’est pas une inactivité : lorsque l’attention cesse momentanément d’être dirigée vers les sollicitations extérieures, l’esprit réactive des souvenirs, imagine des possibilités, relie des expériences et construit du sens. Ce réseau intervient également dans la génération d’idées nouvelles. Une pensée ne se forme donc pas seulement par réception d’informations. Elle suppose aussi des intervalles d’attention intérieure pendant lesquels ce qui a été reçu peut être repris, associé, interrogé et transformé (3)(4).
À l'inverse, la saturation informationnelle produit le mouvement contraire.
Les réponses précèdent les questions.
Les notifications précèdent l'attention.
Les réactions remplacent l'exploration.
Les évidences se substituent progressivement au doute.
L'esprit reste occupé.
Mais il questionne de moins en moins.
La perte essentielle n'est donc pas seulement celle de notre concentration.
C'est celle de notre puissance de questionnement.
Or toute connaissance commence par une question.
Toute découverte.
Toute création.
Toute démocratie.
Toute science.
Toute transformation collective.
L'habitabilité cognitive ne consiste donc pas seulement à protéger notre attention.
Elle consiste à protéger les conditions qui rendent encore possible la naissance des questions.
Le silence devient alors la première condition de cette habitabilité.
Il en constitue l'écosystème.
Le cheminement est simple :
Silence → Réserve d'incertitude → Naissance des questions → Compréhension → Jugement → Transformation.
La saturation informationnelle interrompt cette chaîne dès son origine.
Saturation informationnelle → Disparition du silence → Réduction de la réserve d'incertitude → Disparition des questions → Reproduction des évidences.
Une société qui ne produit plus suffisamment de questions continue de produire des réponses.
Mais ces réponses répondent de moins en moins au réel.
Elle devient progressivement incapable de remettre en cause ses propres évidences.
Le silence cesse alors d'être une expérience contemplative.
Il devient une nécessité politique.
Il protège ce qui échappe encore à la logique extractive :
l'imprévisibilité,
le doute,
la lenteur,
la création,
la liberté.
Autrement dit, il protège l'incertitude irréductible du vivant.
Le silence n'est donc pas une absence.
Il est une condition relationnelle.
Il est le temps pendant lequel le réel peut encore nous surprendre.
Il est la possibilité qu'une pensée ne soit pas immédiatement orientée.
Il est la possibilité d'un devenir.
Habiter un système ne signifie pas s'y dissoudre.
C'est aussi pouvoir prendre suffisamment de distance pour observer les relations qui le produisent.
Cette distance est cognitive.
Sans elle, nous sommes entraînés par le flux.
Avec elle, nous pouvons commencer à voir les structures invisibles qui organisent notre manière de penser, de percevoir et d'agir.
Le silence ne constitue donc pas une parenthèse dans cette réflexion.
Il en est le contrepoint.
Si la distorsion structurelle du réel transforme progressivement les conditions de notre perception, le silence demeure l'une des rares conditions permettant encore de retrouver une relation directe, interrogative et ouverte au réel.
Le silence n'est pas l'absence de pensée.
Il est le milieu dans lequel l'incertitude demeure suffisamment longtemps pour donner naissance à une question.
VII. Réapprendre à habiter le réel
Une civilisation ne disparaît pas seulement lorsqu'elle détruit son environnement biologique.
Elle commence à disparaître lorsqu'elle détruit les conditions qui permettaient encore de le percevoir.
C'est pourquoi la crise écologique ne peut être réduite à une accumulation de problèmes environnementaux.
Elle est aussi une crise de notre manière d'habiter le monde.
Avant d'être environnementale, l'habitabilité est cognitive.
Elle désigne les conditions qui permettent encore de voir, de comprendre, de ressentir et de juger le réel.
Sans cette habitabilité première, aucune habitabilité environnementale, biologique, sociale, éducative, scientifique ou démocratique ne peut durablement être préservée.
Car nous ne protégeons jamais longtemps ce que nous ne sommes plus capables de percevoir.
Réapprendre à habiter le réel ne consiste donc ni à revenir vers un passé idéalisé, ni à rejeter les technologies.
Il s'agit de reconstruire les conditions relationnelles qui permettent de résister à la distorsion structurelle du réel.
Retrouver des espaces de silence.
Préserver la naissance des questions.
Reconnaître notre vulnérabilité.
Réapprendre à habiter les temporalités du vivant.
Reconstruire des institutions capables de servir le bien commun plutôt que les seules logiques extractives.
Autrement dit, retrouver une relation habitable au monde.
Car une civilisation ne devient pas mature lorsqu'elle maîtrise toujours davantage son environnement.
Elle devient mature lorsqu'elle reconnaît qu'elle dépend de relations qu'elle n'a pas créées et qu'elle ne peut remplacer.
Notre respiration.
Les sols.
Les océans.
Les insectes.
Les bactéries.
Les plantes.
Les autres êtres humains.
Les générations qui nous ont précédés.
Celles qui nous succéderont.
Aucune civilisation ne se construit seule.
Toutes naissent d'un tissu de relations qui les précède et les rend possibles.
Reconnaître cette interdépendance ne constitue pas un renoncement.
C'est peut-être la forme la plus aboutie de la liberté.
La liberté ne consiste plus à se croire indépendant du monde.
Elle consiste à prendre soin, lucidement et collectivement, des relations qui rendent notre existence possible.
L'intelligence artificielle, comme toutes les grandes innovations techniques, nous place aujourd'hui devant un choix de civilisation.
La véritable question n'est pas de savoir jusqu'où nous pourrons développer ces technologies.
Elle est de savoir au service de quelle humanité nous souhaitons les développer.
Je n'écris pas cet essai pour conclure un débat.
Je l'écris parce que je crois que nous commençons seulement à poser les bonnes questions.
Si mon hypothèse est juste, la question n'est plus de savoir jusqu'où nous irons avec l'intelligence artificielle.
Elle est de savoir quel type d'humanité nous souhaitons encore rendre possible.
Et peut-être, plus profondément encore,
quel monde nous voulons encore être capables d'habiter ensemble.
Habiter le réel, ce n'est pas maîtriser toutes les relations du vivant. C'est apprendre à vivre au sein d'elles, sans chercher à abolir l'incertitude qui les rend possibles.
Notes:
- France Num (Ministère de l'Économie), Comment utiliser les réseaux sociaux pour se faire connaître et trouver des clients ?
- George Loewenstein, « The Psychology of Curiosity: A Review and Reinterpretation », Psychological Bulletin, vol. 116, no 1, 1994, p. 75-98.
- Mary Helen Immordino-Yang, Joanna A. Christodoulou et Vanessa Singh, « Rest Is Not Idleness: Implications of the Brain’s Default Mode for Human Development and Education », Perspectives on Psychological Science, vol. 7, no 4, 2012, p. 352-364.
- Ben Shofty et al., « Default Mode Network Electrophysiological Dynamics and Causal Role in Creative Thinking », Brain, présenté par l’Université de l’Utah en 2025.
Cet essai s’inscrit dans une réflexion plus large sur les conditions biologiques, cognitives, sociales et relationnelles qui rendent une existence humaine habitable.
Pour poursuivre la réflexion :
- Habitabilité cognitive — Le dernier territoire qui nous reste à l'ère de l'IA
Le texte fondateur qui définit l’habitabilité cognitive et la nécessité de préserver les conditions intérieures de la pensée. - Habitabilité cognitive : la partie immergée de l’iceberg
Un approfondissement civilisationnel qui montre que les réseaux sociaux, l’IA et l’économie de l’attention ne sont pas l’origine de la crise cognitive, mais ses formes contemporaines visibles. Sous leur puissance se trouve une logique plus ancienne de séparation, de domination et d’extraction, qui rend progressivement exploitables le vivant, les corps, les relations, l’attention et la pensée elle-même. - L’incertitude — Ontologie relationnelle du vivant
Un élargissement philosophique : l’incertitude non comme menace à éliminer, mais comme condition du vivant, de la relation et de la liberté.

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