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L’être humain est-il un cancer?

Avr 20, 2026 | Uncategorized | 0 commentaire

J’ai fondé Passionplants en mars 2023. Pendant longtemps, j’ai cherché à lui donner une identité claire — non pas seulement commerciale, mais profondément éthique : imaginer une économie qui respecte le vivant et, au-delà, une économie capable de réparer ce qu’elle contribue à dégrader.

C’est dans cette recherche qu’est née, deux ans plus tard, ma première publication autour de l’Écocroissance*. Un terme qui ne désigne pas simplement une alternative économique, mais une tentative de repenser la croissance à partir des conditions mêmes du vivant.

Depuis, une question ne cesse de me traverser : comment notre système économique a-t-il pu s’organiser autour d’une extraction toujours plus intensive des ressources, tout en connaissant parfaitement les conséquences qu’elle engendre ? Déforestation massive, disparition accélérée des espèces, dérèglement climatique — ces phénomènes ne sont plus des hypothèses, mais des réalités mesurables. C’est dans ce contexte qu’émerge le terme d’Anthropocène, pour désigner une époque où l’activité humaine est devenue une force capable de transformer les équilibres de la planète.

Face à cela, certaines prises de conscience deviennent difficiles à porter. Elles produisent une tension intérieure, presque douloureuse, chez ceux qui perçoivent l’ampleur des déséquilibres en cours. C’est précisément cette tension qui m’a conduite à déplacer ma réflexion : ne plus seulement interroger les faits, mais les structures qui les produisent, et entrer progressivement sur un terrain ontologique. À mesure que cette réflexion s’approfondissait, une question plus dérangeante encore s’est imposée : l’être humain est-il un cancer ?

La question peut sembler brutale, presque choquante. Pourtant, elle revient souvent, face à l’état du monde : destruction des écosystèmes, surexploitation des ressources, artificialisation des milieux, accélération des déséquilibres. À force de voir le vivant fragilisé par l’activité humaine, certains en viennent à poser cette comparaison. L’intuition n’est pas absurde. Dans le corps, une cellule cancéreuse se caractérise par une perte de régulation : elle ne s’ajuste plus à l’équilibre de l’organisme, prolifère pour elle-même, sans tenir compte du système dont elle dépend, jusqu’à en compromettre l’ensemble.

À première vue, certaines dynamiques humaines semblent suivre une logique comparable : une croissance poursuivie comme une fin en soi, une extraction continue des ressources, une expansion technique incapable de s’arrêter malgré les signaux d’alerte. Comme si certaines formes d’organisation avaient perdu leur capacité d’ajustement au système global dont elles dépendent. D’ailleurs, des travaux scientifiques relayés par le CNRS* montrent que certaines activités humaines augmentent significativement l’apparition de cancers chez la faune sauvage, notamment à travers la pollution, les perturbateurs chimiques ou la dégradation des habitats. Ce constat est important : il ne désigne pas l’humain comme une entité pathologique, mais révèle la manière dont certaines de ses actions produisent des conditions de déséquilibre profond dans les milieux vivants.

Et pourtant, dire que « l’être humain est un cancer » pose problème. Une telle formule suppose que l’humain serait, par nature, extérieur au vivant, voire opposé à lui, comme une anomalie venue perturber un ordre dont il ne ferait pas partie. Cette vision simplifie à l’extrême une réalité beaucoup plus complexe. L’être humain n’est pas une entité isolée, mais un tissu de relations — biologiques, écologiques, sociales, techniques, symboliques. Il ne vit pas à côté du vivant : il en émerge, y participe et en dépend à chaque instant. Ce n’est donc pas son existence en tant que telle qui pose question, mais les formes d’organisation qu’il a produites.

Autrement dit, ce n’est pas l’humain qui fonctionne comme un cancer, mais certaines configurations relationnelles dans lesquelles il s’inscrit. Lorsque les relations entre activité humaine et milieux de vie se déséquilibrent, que les rétroactions ne jouent plus leur rôle et que les limites cessent d’être perçues, une dérive apparaît. La croissance continue d’avancer, mais elle n’est plus reliée à la capacité du système à absorber, transformer ou régénérer.

Ce phénomène peut être compris comme une forme d’inertie relationnelle*. Il ne s’agit pas simplement d’une résistance au changement, mais d’un processus par lequel des configurations de relations continuent de se reproduire, même lorsque leurs effets deviennent manifestement destructeurs. Les structures économiques, techniques et sociales poursuivent leur trajectoire non pas parce qu’elles sont adaptées, mais parce qu’elles sont déjà en mouvement, soutenues par des dépendances, des habitudes, des infrastructures et des intérêts accumulés. Dans ce cadre, la croissance ne se poursuit pas parce qu’elle est juste ou nécessaire, mais parce qu’elle est devenue difficile à interrompre.

C’est dans cette inertie que se loge la dérive : non pas dans une volonté consciente de détruire, mais dans l’incapacité à réajuster des relations devenues autonomes par rapport aux conditions du vivant. C’est pourquoi certaines dynamiques humaines peuvent donner l’impression de fonctionner comme un cancer — non pas parce qu’elles seraient intrinsèquement malveillantes, mais parce qu’elles ont perdu leur capacité d’ajustement.

Une différence essentielle demeure pourtant. À la différence d’une cellule cancéreuse, l’être humain peut percevoir les déséquilibres qu’il produit, comprendre les relations dans lesquelles il est pris et, au moins potentiellement, réorienter ses manières de vivre, de produire et d’habiter le monde. C’est là que se situe le point décisif.

La question n’est donc pas de savoir si l’être humain est un cancer, mais de comprendre pourquoi certaines de ses dynamiques finissent par fonctionner comme telles — et comment elles peuvent être réajustées. Car ce qui menace le vivant n’est pas l’existence humaine en soi, mais une forme de développement devenue incapable de se penser comme partie prenante d’un ensemble plus vaste.

Le problème n’est pas l’humain.
C’est l’inertie des relations qu’il met en mouvement.

Informations utiles:

*L’homme, une espèce cancérigène pour la faune sauvage ?

https://www.inee.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/lhomme-une-espece-cancerigene-pour-la-faune-sauvage

*Écocroissance

https://passionplants.fr/%F0%9F%8C%BFleco-croissance-un-nouveau-modele-economique-enracine-dans-le-vivant/

*Inertie relationnelle (ORR)

L’inertie relationnelle désigne la tendance de certaines configurations de relations à se maintenir et à se reproduire, même lorsque leurs effets deviennent déséquilibrés ou destructeurs.
Une fois engagées, ces dynamiques s’auto-entretiennent (habitudes, infrastructures, intérêts) et deviennent difficiles à interrompre.

Elles ne persistent pas parce qu’elles sont adaptées, mais parce qu’elles sont déjà en mouvement — jusqu’à perdre leur capacité d’ajustement au vivant.

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