De mon origine chinoise, j’ai grandi avec certaines habitudes sans vraiment les questionner. Faire attention à ce que je mange, éviter certains aliments selon les saisons, sentir que certains plats “réchauffent” ou “refroidissent”… tout cela faisait simplement partie de mon quotidien. C’était là, naturellement, presque évident, sans que je ressente le besoin d’en comprendre l’origine.
Avec le temps, je me suis pourtant rendu compte que je n’avais jamais vraiment interrogé d’où venaient ces pratiques. Et ce qui m’a frappée, c’est que même autour de moi, ces habitudes existaient sans être forcément comprises en profondeur. Ma sœur, qui est médecin généraliste et pratique l’acupuncture, les connaît et les utilise, mais sans nécessairement mobiliser des cadres théoriques comme le Wuxing.
Cette prise de conscience m’a amenée à m’interroger plus profondément sur ces pratiques et sur ce qu’elles impliquent réellement. J’ai commencé à explorer ce que la médecine chinoise propose comme manière de penser le déséquilibre, et ce que cela change dans notre manière d’observer le corps et l’environnement.
En avançant dans cette réflexion, je me suis aussi rendu compte que ma manière d’aborder la santé avait été influencée par une autre logique. Nous avons tendance à n’intervenir que lorsque quelque chose dysfonctionne. Tant que le corps ne manifeste pas de symptôme, rien ne semble justifier une attention particulière. La santé est alors pensée comme un état silencieux, stable, allant de soi.
Mais avec le recul, ce silence ne me semble pas être un équilibre. Il est souvent le signe d’un déséquilibre que nous ne percevons pas encore.
Je me rends compte que nous avons appris à penser la santé comme un état. Un objectif à atteindre, puis à maintenir. Être en bonne santé signifierait être stable, sans symptôme, fonctionnel. Cette représentation repose sur une vision implicite du corps comme entité isolée, autonome, susceptible d’être corrigée comme une machine dès lors qu’un dysfonctionnement apparaît.
On dit souvent que la médecine chinoise est “écologique”, sans toujours préciser ce que cela veut dire. Ce qui m’a frappée, ce n’est pas seulement son lien à la nature, mais sa manière de penser les relations, les transformations et le maintien des équilibres.
Dans la médecine chinoise, cette conception est profondément déplacée. La santé n’y est pas un état, mais un équilibre relationnel en mouvement. Le corps n’existe pas seul : il est traversé en permanence par des relations avec l’environnement, les saisons, les aliments, les rythmes du vivant. Ce qui importe n’est pas la stabilité d’un système, mais la qualité des ajustements qui s’y opèrent.
Dans cette perspective, un aliment n’a pas de propriété fixe. Il n’est ni bon ni mauvais en soi. Il agit toujours dans une situation donnée. Le gingembre, par exemple, n’est pas simplement une plante dite « chaude » : avec sa peau, il est considéré comme refroidissant ; sans sa peau, il devient réchauffant. Ce n’est pas la plante qui change, mais la relation dans laquelle elle entre.

De la même manière, certains aliments sont considérés comme problématiques non pas en eux-mêmes, mais en fonction de l’état dans lequel se trouve le corps. Certaines viandes, notamment le bœuf ou la chèvre, sont ainsi désignées comme 发物* — des aliments susceptibles d’exacerber un déséquilibre en cours, en particulier lors d’infections ou d’inflammations.
Elles ne sont pas nocives en soi. Mais dans certaines configurations, elles amplifient un processus déjà engagé.
Le problème n’est pas l’aliment. Le problème est la relation dans laquelle il intervient.

Cette logique apparaît avec encore plus de netteté lorsqu’on observe les transformations d’un même aliment. Le riz, souvent perçu comme neutre dans les classifications occidentales, possède en réalité des effets très différents selon sa préparation. Le riz complet, non poli, est légèrement réchauffant et tonifiant pour le système digestif ; il soutient ce que la médecine chinoise appelle le « Milieu*», notamment en cas de fatigue ou de froid interne. Le riz blanc, poli et cuit à l’eau, devient plus rafraîchissant, plus léger, mais aussi plus pauvre sur le plan énergétique. Le riz brûlé, grillé à sec, change radicalement de fonction : il devient astringent et peut être utilisé pour stopper certaines diarrhées. Quant au riz soufflé, il est très réchauffant et mobile ; il peut disperser des blocages légers, mais en excès, il génère de la chaleur sèche. Ce n’est pas le riz qui est bon ou mauvais, mais la transformation de sa forme qui modifie la relation qu’il entretient avec le corps.

La banane, fruit banal en apparence, illustre la même logique. Verte et non mûre, elle est froide et astringente ; elle peut aggraver certains déséquilibres digestifs, notamment en cas de froid interne. Très mûre, elle devient plus douce, légèrement réchauffante et lubrifiante, pouvant soutenir un intestin sec, mais aussi, en excès, produire de l’humidité. Cuite, elle perd son caractère froid et devient plus adaptée aux systèmes digestifs fragiles. Là encore, la banane n’est ni laxative ni constipante en soi : sa maturité et sa transformation modifient profondément la relation qu’elle entretient avec l’organisme.
En creusant ces exemples, j’ai commencé à comprendre quelque chose de plus fondamental.
Dans la médecine chinoise, cette manière de voir se retrouve déjà dans les textes classiques, notamment dans le Huangdi Neijing (黄帝内经*) : le meilleur médecin traite ce qui n’est pas encore malade (上工治未病*). Il ne s’agit pas d’anticiper une pathologie future pour l’éviter, mais de ne jamais laisser un déséquilibre se constituer. Le soin ne commence pas avec le symptôme ; il commence dans l’attention portée aux transformations imperceptibles qui affectent le corps. La santé n’est plus un état à restaurer, mais un équilibre à maintenir, ce qui implique une vigilance continue, une capacité à percevoir les variations et à ajuster les relations avant qu’elles ne se rigidifient.
Un second principe vient préciser cette approche : traiter la racine plutôt que la surface (治病必求于本*). Le symptôme n’est jamais considéré comme la cause du déséquilibre, mais comme son expression. Intervenir uniquement sur ce qui apparaît revient à déplacer le problème sans le résoudre. Le soin consiste à remonter vers ce qui, en amont, a rendu possible l’apparition du trouble.
Ces principes éclairent avec une acuité particulière notre rapport contemporain au corps et à l’environnement. Nous agissons le plus souvent selon une logique inverse : nous attendons que le symptôme apparaisse pour intervenir, et nous concentrons notre action sur ce qui est visible.
En observant ces mécanismes, il devient difficile de ne pas faire le lien avec d’autres domaines.
Les antibiotiques en offrent un exemple particulièrement clair. Face à une infection, ils permettent de supprimer efficacement les bactéries responsables. Mais dans le même mouvement, ils perturbent l’ensemble du microbiote, altérant un équilibre beaucoup plus vaste. Le symptôme disparaît, mais les relations qui structuraient cet équilibre ont été profondément modifiées. À long terme, cette logique contribue à l’émergence de résistances bactériennes et à une fragilisation globale du système. Nous avons appris à supprimer les symptômes sans voir que nous transformons les relations qui les produisent.

Cette transformation du regard apparaît aujourd’hui, de manière encore partielle, dans les recherches contemporaines sur le microbiote.
Le corps y est de plus en plus décrit comme un écosystème, composé de micro-organismes en interaction constante avec l’hôte. Certaines approches vont jusqu’à parler d’un « patrimoine commun », soulignant le caractère partagé et dynamique de ces relations.
Mais cette reconnaissance reste incomplète : elle décrit une interdépendance, sans encore interroger pleinement les conditions de son maintien, ni les transformations que nos interventions produisent.
Les antibiotiques, par exemple, illustrent précisément cette tension : en supprimant une infection, ils modifient simultanément l’ensemble des équilibres microbiens. Nous découvrons que nous sommes un écosystème, sans encore comprendre comment nous contribuons à le déséquilibrer.
Cette logique se retrouve à une échelle plus large dans notre rapport à l’environnement. L’agriculture intensive, fondée sur la monoculture, simplifie les écosystèmes et crée des déséquilibres qui favorisent l’apparition de parasites. Pour y répondre, on introduit des pesticides. Mais ces interventions détruisent également les équilibres qui limitaient ces proliférations, appauvrissent les sols, réduisent la biodiversité et rendent les systèmes de plus en plus dépendants d’interventions extérieures. Plus on corrige, plus le système devient fragile.

Il me semble que nous avons construit une médecine, une agriculture et une écologie fondées sur la réaction, alors que le vivant fonctionne sur l’ajustement.
Ce que nous appelons aujourd’hui « crise » n’est pas un événement soudain. C’est un déséquilibre qui s’est construit progressivement, dans l’invisibilité des relations que nous avons cessé d’ajuster. Nous attendons que le réel se dégrade suffisamment pour être contraints d’agir, alors même que les conditions de ce déséquilibre étaient présentes bien en amont.
Dans cette perspective, la santé — qu’elle soit individuelle ou écologique — ne peut plus être pensée comme un état à atteindre ou à restaurer. Elle apparaît plus comme un équilibre instable, en transformation constante.
Petit à petit, une idée s’impose.
Nous ne sommes pas des entités fixes qui interagissent avec le monde. Nous sommes des configurations de relations. Le corps, comme toute forme du vivant, n’existe pas isolément : il existe à travers les relations qui le traversent. Comprendre cela ne transforme pas seulement notre rapport au soin ; cela transforme notre manière d’habiter le monde.
Nous ne manquons pas de solutions. Nous manquons d’une attention aux relations qui rendent ces solutions nécessaires. Tant que le symptôme restera la condition de notre action, nous continuerons à intervenir trop tard.
La médecine chinoise ne propose pas une autre technique.
Elle propose un autre rapport au réel : ne pas attendre que le déséquilibre devienne visible pour agir.
C’est peut-être là que commence une véritable écologie.
Notes terminologiques
- 黄帝内经 Huangdi Neijing : Texte fondateur de la médecine chinoise
- 上工治未病 (shàng gōng zhì wèi bìng)
« Le meilleur médecin traite ce qui n’est pas encore malade »
→ principe de prévention fondé sur l’attention aux déséquilibres avant leur manifestation - 治病必求于本 (zhì bìng bì qiú yú běn)
« Traiter la maladie en recherchant sa racine »
→ distinction entre symptôme (表) et cause profonde (本) - 发物 (fā wù)
Aliments susceptibles d’aggraver certains déséquilibres (inflammations, infections) selon le contexte - Milieu (rate / estomac)
Fonction digestive centrale dans la médecine chinoise, liée à la transformation et au transport

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