le dernier territoire qui nous reste à l’ère de l’IA
En mai 2026, on parle de dignité humaine face à l’IA.
On parle de régulation, de souveraineté, de pollution numérique, de data centers.
Mais presque personne ne parle de ce qui est déjà en train d’être atteint, grignoté : notre milieu intérieur.
La liberté humaine commence par l’habitabilité de la pensée.
Et pour moi, l’habitabilité cognitive, c’est la liberté fondamentale de l’être humain.
Elle commence là où l’esprit refuse de devenir un territoire, entièrement gouverné par des mécanismes extérieurs. Médias, algorithmes, économie de l’attention, intelligence artificielle, automatisation du désir… tout cela veut prendre la place.
Edgar Morin parlait déjà, d’une résistance intérieure face à ces forces artificielles qui menacent l’autonomie de l’esprit. Moi, j’appelle habitabilité cognitive cette résistance — devenue aujourd’hui, plus que vitale. Préserver en nous cet espace libre où peuvent encore naître une pensée libre, une attention vivante et une relation sensible au monde.
À l’ère de l’intelligence artificielle, la question n’est plus seulement de savoir si les machines peuvent penser, créer ou décider à notre place. Non. La question est plus profonde : dans quelles conditions l’être humain peut-il encore penser par lui-même ? Sentir librement ? Juger sans être orienté ? Créer sans être standardisé ? Se relier sans être capté ?
Face à cela, la question centrale n’est pas seulement l’éthique de l’IA. C’est l’habitabilité cognitive : quelles conditions permettent encore à l’humain de penser, sentir, juger, créer et se relier librement ?
Ce texte, je l’écris dans le cadre d’un travail plus vaste, que j’intitule Habitabilité — Manifeste pour une civilisation relationnelle. Un travail où je propose de repenser nos sociétés à partir des conditions d’habitabilité du vivant, de la pensée et des relations.
1. Définition de l’habitabilité cognitive
J’appelle habitabilité cognitive cette liberté fondamentale d’être humain.
L'habitabilité cognitive, c’est l’ensemble des conditions permettant à un individu, comme à une société, de conserver leur autonomie de pensée, leur capacité de jugement, leur imagination et leur pouvoir de création.
Et ça se décline :
• la capacité à former ses propres jugements — et pas ceux qu’on nous donne ;
• la possibilité de maintenir une attention non capturée, disponible, à nous ;
• l'existence d'espaces de réflexion non automatisés, des espaces à soi ;
• la préservation de la créativité humaine, qui serait irremplaçable ;
• la possibilité de transformer nos représentations du monde — de ne pas rester enfermés dans ce qu’on nous montre.
Après l’écologie du vivant — celle qu’on tente de défendre — nous devons penser l’écologie de la pensée.
Après l’habitabilité de la planète, ce bien commun menacé, nous devons penser l’habitabilité cognitive.
Car un monde peut devenir techniquement performant, tout en devenant intérieurement inhabitable.
L’habitabilité cognitive ne supprime pas la question éthique. Elle la déplace.
Elle ne demande pas seulement : « cette technologie est-elle bonne ou mauvaise ? » — une question trop simple, trop courte.
Elle demande : « quel type de milieu mental produit-elle ? »
L’IA n’est plus seulement une affaire d’ingénieurs, de laboratoires ou de calculs. Elle touche à la définition même de l’humain : le travail, la pensée, la décision, la créativité, la relation, l’éducation, la solitude, la vérité, la responsabilité. Tout ce qui fait que nous sommes là. Donc toutes les grandes autorités symboliques vont vouloir prendre position : États, philosophes, religions, institutions internationales, universités, médias… chacun son mot, chacun sa loi.
La déclaration papale du 25 mai 2026 maintient l’IA dans un cadre principalement moral : dignité humaine, responsabilité, bien commun. C’est nécessaire. Mais si le cadre moral est le premier seuil à ne pas dépasser, il est loin d’être suffisant. Car l’IA n’est pas seulement un outil qu’il faudrait encadrer moralement ; elle devient un milieu — un milieu cognitif, social et relationnel — dans lequel nous vivons intérieurement.
La question n’est donc pas seulement : comment utiliser l’IA sans perdre notre humanité ? Elle est : quelles conditions d’habitabilité cognitive devons-nous préserver, défendre, sauver… pour que la pensée, le jugement, la création et la relation restent possibles ?
La question de l’IA dépasse tout : elle dépasse la question écologique, religieuse et politique. Elle devient une question d’habitabilité, tout simplement : comment préserver les conditions humaines de la pensée, du jugement, du travail, de la relation et de la création dans un monde de plus en plus automatisé ?
L’enjeu n’est pas seulement de contrôler l’IA — comme on contrôle une machine. C’est plus grand : préserver les conditions d’une vie humaine, sensible, créative et relationnelle dans un monde automatisé.
Le péril de l’IA n’est pas seulement que la machine pense à notre place. Le vrai péril, c’est que nous finissions par organiser nos vies, nos institutions, nos gestes, nos relations et nos désirs… selon la logique de la machine.
2. Économie de l’attention
La liberté humaine commence par l’habitabilité de la pensée.
Or cette liberté — on l’a déjà perdue en partie, bien avant l’arrivée massive de l’IA. Elle a été fragilisée, réduite, grignotée par l’économie de l’attention, qui a fait de nous une ressource économique exploitable.
Avant l’IA, l’économie de l’attention avait déjà rendu notre monde cognitif inhabitable. L’IA, elle, risque d’automatiser cette inhabitation — de la rendre définitive.
Bien avant même les réseaux sociaux, la télévision commerciale avait déjà transformé l’attention collective en espace publicitaire. Les grandes émissions sportives, les divertissements, les coupures publicitaires… tout a préparé cette logique : capter les regards, retenir les corps, orienter les désirs.
On nous a appris à être captifs.
L’économie de l’attention a transformé notre disponibilité intérieure — ce bien le plus précieux — en matière première. Elle ne vend pas seulement des contenus : elle organise les conditions mêmes de notre perception, de notre désir, de notre concentration et de notre jugement. Elle a fait de la liberté cognitive un territoire extractible, comme on extrait du pétrole ou du minerai.
L’intelligence artificielle, aujourd’hui, prolonge et intensifie cette extraction — mais elle va beaucoup plus loin. Elle ne capte plus seulement notre attention ; elle peut désormais anticiper nos intentions, orienter nos choix, produire nos langages, automatiser nos réponses et façonner les milieux dans lesquels nous pensons.
Après l’extraction des ressources naturelles, l’économie contemporaine a organisé l’extraction des ressources attentionnelles. Avec l’IA, cette extraction pénètre au plus profond, dans l’espace même de la pensée.
L’économie de l’attention a transformé la liberté de pensée humaine en gisement. L’IA risque d’en automatiser l’exploitation — sans fin, sans repos.
L’attention est devenue le pétrole de la pensée. L’IA risque d’en devenir la raffinerie !
Meta en est l’un des exemples les plus visibles, les plus criants. Elle ne capte pas seulement du temps d’écran, des heures, des jours… elle organise les conditions mêmes de notre perception, de notre désir, de notre réaction et de notre relation aux autres. Elle construit ce qu’on voit, ce qu’on aime, ce qu’on croit.
Avec l’IA, cette extraction change d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de capter l’attention par des images, des contenus ou des notifications. Il s’agit d’entrer dans la production même du langage, de la décision, de l’imagination et du jugement.
Meta nous montre une chose essentielle : la crise de l’IA ne commence pas avec l’IA. Elle commence avec la transformation progressive de l’attention humaine en marché, de la relation en donnée, du désir en prédiction, et de la pensée en comportement exploitable.
3. Pourquoi l'habitabilité cognitive est devenue une question civilisationnelle
L’habitabilité cognitive, ce n’est pas un confort, ni un luxe en plus. C’est une condition de possibilité de la démocratie. Sans elle, il n’y a pas de démocratie.
Quand l’IA produit notre langue, nos phrases, nos idées… elle façonne nos pensées avant même qu’on les ait eues :
Aujourd’hui, l'IA ne transforme pas seulement nos outils. Elle commence à transformer les médiations par lesquelles nous habitons le monde : le langage, la création, le jugement, la relation, la décision.
L'enjeu le plus signifiant de l’IA n'est plus simplement la puissance des machines aujourd’hui.
Le vrai enjeu, pour la première fois dans l'histoire humaine, c’est que l'ensemble des médiations, qui permettaient aux humains de construire leur rapport au monde deviennent progressivement automatisées.
L'humain risque alors de ne plus seulement déléguer certaines tâches, mais de déléguer les processus mêmes par lesquels il devient humain.
Après avoir rendu la planète inhabitable par l'extraction du vivant — on connaît le résultat — nous risquons de rendre la pensée inhabitable par l'extraction de l'attention.
C’est exactement le même schéma.
L’habitabilité cognitive, pour moi, c’est ce rempart : elle vise à préserver les conditions de la liberté humaine dans un monde de plus en plus automatisé.
Car rester humains — je le crois profondément — ne dépendra pas seulement de notre capacité à contrôler les machines.
Cela dépendra de notre capacité à préserver des milieux, des espaces… où la pensée, l’attention, la sensibilité, la création et la relation demeurent habitables. C’est notre habitat fondamental, le seul qui nous reste, à nous défendre face à l’inertie d’un modèle économique destructeur dans l’ère de l’IA.
Citation Hölderlin : Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.
C’est un appel du fond du cœur.
Caroline Shi
Écrit le 29 mai 2026,
sous la chaleur intenable de ce mois de mai.
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